Que permet la culture ?

« A l’école, en effet, l’activité de l’enfant commence à acquérir, de façon essentielle et radicale, une signification sérieuse, à savoir qu’elle n’est-plus abandonnés à l’arbitraire et au hasard, au plaisir et au penchant du moment ; l’enfant apprend à déterminer son agir d’après un but et d’après des règles, il cesse de valoir à cause de sa personne immédiate, et commence de valoir suivant ce qu’il fait et de s’acquérir du mérite. Dans la famille, l’enfant doit agir comme il faut dans le sens de l’obéissance personnelle et de l’amour ; à l’école, il doit se comporter dans le sens du devoir et d’une loi, et, pour réaliser un ordre universel, simplement formel, faire telle chose et s’abstenir de telle autre chose qui pourrait bien autrement être permise à l’individu. Instruit au sein de la communauté qu’il forme avec plusieurs, il apprend à tenir compte d’autrui ; à faire confiance à d’autres hommes qui lui sont tout d’abord étrangers et à avoir confiance en lui-même vis-à-vis d’eux, et il s’engage ici dans la formation et la pratique de vertus sociales.

C’est dans ce contexte que commence désormais pour l’homme l’existence double en laquelle sa vie en général vient se briser et qui fournit les extrêmes, se durcissant dans l’avenir, entre lesquels il a à maintenir cette vie rassemblée avec elle-même. La totalité première de ses conditions de vie est disparue ; il appartient maintenant à deux sphères séparées, dont chacune ne revendique qu’un côté de son existence. En dehors de ce que l’école exige de lui, il y a en lui un côté libre de l’obéissance qui la caractérise, côté qui, pour une part, est abandonné encore à l’ordre de la maison, mais, pour une autre part, aussi, à son arbitre et à sa détermination propres. De même qu’il acquiert par-là, en même temps, un côté qui n’est plus déterminé par la simple vie -familiale-, ainsi qu’un mode d’existence propre et des devoirs particuliers.

L’une des conséquences qui résultent de la nature de ce rapport, telle qu’on l’a considérée, concerne le ton et le mode d’application extérieur, comme aussi le champ, de la discipline, qui peuvent être liés à sa mise en œuvre dans un établissement comme le nôtre. Les concepts de ce qu’il faut entendre par discipline, et discipline scolaire en particulier, se sont beaucoup modifiés dans le progrès de la culture. L’éducation a été, de plus en plus, considérée à partir du point de vue correct selon lequel elle doit être, essentiellement, plus un soutien qu’un accablement du sentiment de soi qui s’éveille, c’est-à-dire une formation en vue de l’indépendance. C’est ainsi que, dans les familles, tout autant que dans les maisons d’éducation, s’est perdue, de plus en plus, la pratique consistant à donner à la jeunesse, en toute occasion quelle qu’elle soit, le sentiment de la soumission et de l’absence de liberté, à la faire obéir, même dans ce qui est indifférent, à un autre arbitre qu’au sien propre, – à exiger une obéissance à vide pour l’obéissance même, et à obtenir, par la dureté, ce qui réclame simplement le sentiment de l’amour, du respect, et du sérieux de la Chose. – Ainsi, il faut exiger des élèves étudiant dans notre établissement, du calme et de l’attention dans les cours, un comportement honnête à l’égard des maîtres et des condisciples, la remise des travaux imposés, et, d’une façon générale, l’obéissance qui est nécessaire pour que le but des études soit atteint. Mais cela implique en même temps que soit laissée libre la manière d’agir relativement à des choses indifférentes, qui sont en dehors de l’ordre. Dans le climat de sociabilité propre à l’étude, dans le commerce dont le lien et l’intérêt sont constitués par la science et l’activité de l’esprit, ce qui convient le moins, c’est un ton excluant la liberté ; une société de gens qui étudient ne peut pas être considérée comme un rassemblement de domestiques, et ils ne doivent pas en avoir la mine ni la démarche. L’éducation à l’indépendance exige que la jeunesse soit habituée de bonne heure à consulter son sentiment propre de ce qui convient et son entendement propre, et qu’il soit laissé à sa liberté, là où elle est entre soi et dans ses rapports à des personnes plus âgées, une sphère où elle détermine elle-même son comportement. »

Hegel, Textes pédagogiques

Quelle est l’essence de l’homme ?

«L’existentialisme athée […] déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est ce que signifie ici que l’existence précède l’essence? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être.»

Sartre, L’existentialisme est un humanisme

Le temps coule-t-il comme un ruisseau ?

« On dit que le temps passe ou s’écoule. On parle du cours du temps. L’eau que je vois passer s’est préparée, il y a quelques jours, dans les montagnes, lorsque le glacier a fondu ; elle est devant moi ; à présent, elle va vers la mer où elle se jettera. Si le temps est semblable à une rivière, il coule du passé vers le présent et l’avenir. Le présent est la -conséquence du passé et l’avenir la conséquence du présent. Cette célèbre métaphore est en réalité très confuse. Car, à considérer les choses elles-mêmes, la fonte des neiges et ce qui en résulte ne sont pas des événements successifs, ou plutôt la notion même d’événement n’a pas de place dans le monde objectif. Quand je dis qu’avant-hier le glacier a produit l’eau qui passe à présent, je sous-entends un témoin assujetti à une certaine place dans le monde et je compare ses vues successives : il a assisté là-bas à la fonte des neiges et il a suivi l’eau dans son décours ; ou bien, du bord de la rivière, il voit passer après deux jours d’attente les morceaux de bois qu’il avait jetés à la source. Les « événements » sont découpés par un observateur fini dans la totalité spatio-temporelle du monde objectif. Mais, si je considère ce monde lui-même, il n’y a qu’un seul être indivisible et qui ne change pas. Le changement suppose un certain poste où je me place et d’où je vois défiler des choses ; il n’y a pas d’événements sans quelqu’un à qui ils adviennent et dont la perspective finie fonde leur individualité. Le temps suppose une vue sur le temps. Il n’est donc pas comme un ruisseau […]. »

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945

Importance des distinctions conceptuelles

 

 

Travaux Pratiques effectués en classe

Nous sommes dans le cadre d’un cours sur l’existence et le temps, intitulé, l’existence de l’homme assujettie au temps

Exercice 1

Dans un premier temps, nous avons travaillé un certain nombre de définitions concernant des notions importantes pour notre réflexion. Il s’agit d’insister sur un point important dans le travail nécessaire de conceptualisation, celui de la distinction conceptuelle. Les termes sont souvent très proches, mais il ne s’agit pas pour autant des les assimiler ou de les confondre. La moindre nuance peut susciter une réflexion.

exercice 1Exercice 2

exercice 2

Exercice 3

exercice 3

08 Alberola, Le rien

Exercice 4 : à faire à la maison

exercice 4

 

Amour. Mot qui désigne à la fois une passion et un sentiment

Ci-dessous le cours complété sur l’amour.

moi-et-l-autre amourLe texte d’Alain que nous allons aborder nous permet d’envisager plusieurs notions au programme.

Quelques remarques avant de commencer. Nous sommes toujours dans notre enquête concernant l’homme comme sujet. En ce que dans l’amour le sujet aimant a pour objet aimé un autre sujet. Une réflexion sur l’amour est une réflexion sur les relations intersubjectives. Par l’étude de ce texte nous abordons par conséquent également les relations avec autrui. En outre, la notion de désir est centrale dans une réflexion sur l’amour. L’amour est désir de manière générale. On peut même supposer sans trop se tromper que tout désir est amour. Si je désire aller à la pêche c’est que j’aime la pêche. Mais dans le désir amoureux de quoi le désir est-il le désir exactement ? Désir de l’autre ou désir de l’amour voire désir de désir ? Soi ou l’autre ?

D’autre part, dans ce texte, il y a d’autres notions que l’on va rencontrer : la raison par opposition à la passion, l’esprit à travers la notion d’âme par opposition au corps (matière), le bonheur, la liberté, la morale et le devoir dans le sens de responsabilité.

Tout cela pour dire la richesse de ce texte.

Proposons-nous dans un premier temps de lire le texte :

Alain
Alain 1858 -1951

« AMOUR. Ce mot désigne à la fois une passion et un sentiment. Le départ de l’amour, et à chaque fois qu’on l’éprouve, est toujours un genre d’allégresse lié à la présence ou au souvenir d’une personne. On peut craindre cette allégresse et on la craint toujours un peu, puisqu’elle dépend d’autrui. La moindre réflexion développe cette terreur, qui vient de ce qu’une personne peut à son gré nous inonder de bonheur et nous retirer tout bonheur. D’où de folles entreprises par lesquelles nous cherchons à prendre pouvoir à notre tour sur cette personne ; et les mouvements de passion qu’elle éprouve elle-même ne manquent pas de rendre encore plus incertaine la situation de l’autre. Les échanges de signes arrivent à une sorte de folie, où il entre de la haine, un regret de cette haine, un regret de l’amour, enfin mille extravagances de pensée et d’action. Le mariage et les enfants terminent cette effervescence. De toute façon le courage d’aimer (sentiment du libre arbitre) nous tire de cet état de passion, qui est misérable, par le sentiment plus ou moins explicite d’être fidèle, c’est-à-dire de juger favorablement dans le doute, de découvrir en l’objet aimé de nouvelles perfections, et de se rendre soi-même digne de cet objet. Cet amour, qui est la vérité de l’amour, s’élève comme on voit du corps à l’âme, et même fait naître l’âme… »

ALAIN, Les Arts et les Dieux, Définitions

Que nous révèle la lecture du texte.

Tout d’abord, sur un plan strictement méthodologique, il convient de rappeler que la lecture du texte est évidemment primordiale, et, ce qu’il faut entendre par lecture n’est pas un simple survol destiné à simplement repérer de quoi parle le texte pour ensuite pouvoir « broder », comme on dit. Repérer que le thème du texte est l’amour et ensuite développer sur ce thème ne peut évidemment donner lieu à l’étude philosophique de texte attendue.

Il faut lire le texte crayon en main et se mettre en mesure de répondre aux questions qui constituent ce que nous avons appelé le travail préparatoire.

Ajoutons une remarque qui n’est pas sans importance, des copies manifestent encore cette fâcheuse confusion : il ne faut pas confondre travail préparatoire à l’étude de texte et la version définitive de l’étude de texte, celle-ci étant rédigée dans les règles, le travail préparatoire étant évidemment de l’ordre de la recherche et de l’organisation alors que la version définitive de l’étude de l’ordre de l’exposition.

Pour notre part, et pour le texte d’Alain ici proposé, nous élaborerons notre travail de lecture et de préparation à l’étude de texte à travers les deux questions suivantes :

a)      Quel est le point de départ de l’amour ?

b)      Trouvez les oppositions « passion/sentiment en faisant un tableau.

Mais avant de commencer, je voudrais faire deux remarques, remarques à partir d’intervention d’élèves qui ont été faite aujourd’hui en cours.

La première remarque : Pourquoi Alain parle d' »objet aimé » ? Ne devrait-il pas plutôt parler de « personne aimée » ? La personne n’est pas un objet.

Réponse : Oui la personne n’est pas un objet si on entend par objet, une chose que l’on peut posséder. D’ailleurs à ce propos Alain dans ce texte ne dit pas autre chose. Chercher à posséder l’autre, ce serait la réduire à l’état de chose. Comment peut-on alors raisonnablement penser qu’il s’agit encore d’amour. On peut posséder une voiture mais pas une personne humaine, à moins d’en faire un esclave. D’ailleurs pour réduire un être à l’état d’esclave, il faudrait justement pas la considérer comme une personne, il faudrait même la déchoir de cette dignité. Impossible que l’autre, mon esclave puisse être mon égal. Il en est de même en amour, dans l’amour dit possessif, réduire l’autre à l’état de chose pour le posséder, c’est l’enfermer. Pour comprendre ce que dit Alain dans l’expression « objet aimé », il faut prendre « objet » dans un tout autre sens. Objet ici s’oppose à sujet. Il y a moi, le sujet qui aime et il y a l’autre, l’objet aimé. Il se trouve, c’est vrai que l’autre est également un sujet. Il faut comprendre objet dans la relation sujet / objet, objet étant un sujet, mais un autre sujet que moi-même. Un moi qui n’est pas moi pour reprendre l’expression de Sartre.

Deuxième remarque : Alain semble faire l’apologie du mariage et des enfants.

Réponse : On pourrait effectivement le croire. Sans trop entrer dans les détails, car c’est un point que nous allons aborder, disons que pour Alain, au mariage qui est un engagement et avec les enfants, qui sont le fruit de l’amour, un amour ici productif, on s’éloigne totalement de l’état misérable qu’est celui de l’état de passion. Alain ne dit pas que pour aimer vraiment, il faut se marier et avoir des enfants. Mais se marier, c’est s’engager. Dans la passion amoureuse, il n’y a pas d’engagement, et nous pourrons voir pourquoi plus tard. Et les enfants appellent à la raison des parents qui deviennent des êtres responsables. En outre, les enfants nous rendent attentifs à l’autre. On est loin du tumulte et de effervescence, de l' »ébullition » comme a dit un élève si caractéristique de l’état de passion. Le mariage et les enfants assagissent pourrait-on dire.

Ces deux remarques étant faites, on peut commencer le travail préparatoire à l’étude de texte. Une première lecture nous donne à voir un texte qui nous parle de la notion d’amour. Tel est apparemment le thème du texte. En effet, Alain commence par nous donner une définition du terme (« AMOUR. Ce mot désignant à la fois une passion et un sentiment ») pour ensuite, nous dresser une sorte de généalogie de l’amour. Si le mot désigne à la fois passion et sentiment, cela ne veut pas dire que l’analyse doit nous montrer un mélange, une mixture de sentiment et de passion dans l’amour. Alain, dans ce texte, fait une distinction conceptuelle rigoureuse entre l’amour-passion et l’amour-sentiment, tout en décrivant une évolution possible de l’un vers l’autre. Autrement dit, Alain n’en reste pas à une analyse de vocabulaire mais s’intéresse à la réalité même de l’amour dans la vie, en montrant comment en matière d’amour les « choses » s’engendrent.

Pour en rendre compte, nous devons, pour notre part, commencer par étudier le point de départ à partir duquel l’amour se déclenche et évolue.

Quel est le point de départ de l’amour ?

« Le départ de l’amour » c’est l’amour à sa naissance. Et, l’amour à sa naissance est amour indifférencié qui ni passion, ni sentiment. Si nous nous en tenons à la définition du mot donné par Alain lui-même, peut-être n’est-ce pas encore l’amour, mais ce à partir de quoi l’amour naît. C’est la rencontre. Une rencontre particulière. Elle a la particularité de provoquer de la « l’allégresse ». L’allégresse, le mot employé par Alain est fort, et il nous faudra d’ailleurs l’analyser, il s’agit d’un « genre d’allégresse » mais allons jusqu’au bout de l’idée de notre auteur, à cette allégresse peut s’ajouter une légère crainte. L’amour qui débute par une rencontre est toujours un genre d’allégresse que l’on peut craindre et que l’on craint toujours un peu. Rencontre = genre d’allégresse + légère crainte : idée qui peut nous sembler étrange qui ne peut manquer de nous étonner et qu’il convient d’étudier au plus près.

Tout d’abord, que signifie allégresse ? L’allégresse est une joie, une grande joie. Il s’agit d’une joie très vive. Elle se manifeste extérieurement. Il s’agit donc de quelque chose qui nous augmente. Et quelle en est la raison ? Parce qu’il s’agit d’une joie liée à l’existence d’autrui, à la rencontre avec l’autre. Rien à voir avec l’obtention d’un objet matériel qui peut susciter un contentement ! Grâce à la rencontre, je ne suis plus seul, c’est donc grâce à l’autre que je ressens cette joie. Cette joie est en sorte une grâce, un cadeau quasi-divin qui me vient d’autrui.

Mais alors pourquoi Alain parle-t-il de cette crainte qui accompagne toujours un peu l’allégresse ? Si je ressens cette joie vive et intense grâce à l’autre, je suis certes heureux, mais ce bonheur, justement en tant qu’il vient de l’autre, il est imparfait. Cette joie est quelque peu entachée. Elle n’est pas pleine, complète. Elle est certes un bien, mais ce bien je le trouve hors de moi ; autrement dit, je sais qu’un rien peut me l’enlever. Je peux craindre que cette allégresse s’échappe car, en fait, je suis à la merci de l’autre.

Il convient de remarquer que la crainte, pour Alain, est neutre, elle n’est ni bonne ni mauvaise : elle est, c’est un fait. Inutile et vain alors de dire qu’il ne faut pas avoir peur. La crainte est une émotion, un « pathos » au sens aristotélicien. Cela dit, si la crainte est un fait, toute idée qui va graviter autour de celle-ci va la faire évoluer vers quelque chose qui risque de ne plus être neutre.

En effet, pour Alain, l’amour implique un risque de crainte. Et, ajoute-t-il, lorsque cette crainte devient terreur par le fait de la réflexion, naît la passion. A force de réfléchir, de « gamberger » comme on dit familièrement, de faire retour sur l’imperfection de cette joie, de la dépendance de cette joie à l’autre, la crainte de la voir s’échapper… cette émotion de crainte tout à fait « naturel » et neutre se transforme en terreur.

La terreur est une peur d’une extrême intensité qui bouleverse, voire paralyse. L’esprit se terrorise lui-même en réfléchissant en ressassant cette crainte. Cette terreur peut donc se comprendre comme la peur de la peur, et, en cela, elle est une évolution non naturelle de l’amour. Il s’agit d’une peur panique face au danger de perdre le bonheur. C’est à partir de cette terreur que naît, selon notre auteur, l’amour-passion. Et quelle est donc l’évolution naturelle de l’amour ? Le véritable amour c’est le sentiment : l’amour-sentiment.

Alain, dans ce texte oppose la passion qui est la « mauvaise » réaction face à la rencontre avec l’autre alors que le sentiment est la « bonne » réaction.

La distinction passion / sentiment

Proposons-nous de lire le texte en relevant les oppositions, puisque c’est sur celle-ci que se construit la suite de l’argumentation d’Alain.

 

PASSION

SENTIMENT

Est une « mauvaise » réaction au danger, celui de perdre le bonheur reçu par la rencontre avec l’autre ; il s’agit de la peur d’aimer : « terreur » ; « d’où de folles entreprises » Est la bonne réaction, et si comme on dit la peur n’évite pas le danger, l’amour sentiment est, contrairement à la passion amoureuse est « courage d’aimer ».
Le but de ces « folles entreprises » est de chercher à « prendre pouvoir » sur l’autre ; l’amour-passion est amour-possession ou amour qui fait de la prise de pouvoir sur l’autre son objectif, son délire. Ce courage d’aimer s’exprime par l’acte du don, du don de soi : donner et se donner, « se rendre soi-même digne de cet objet » (de l’autre aimé)
L’amour-passion est un état : je suis amoureux. « état de passion qui est misérable » L’amour-sentiment est un acte : j’aime.
Quelle est la cause de la passion ? La réflexion = calcul, défiance… Je me méfie de l’autre. La réflexion transforme la crainte en terreur. Jalousie. L’amour-sentiment fait serment inconditionnel : j’aime l’autre sans poser de condition. La confiance à son égard est totale. J’accorde toute ma confiance à l’autre.
Comment se manifeste la passion ? J’interprète tout chez l’autre. Il s’agit d’un délire d’interprétation : « échanges de signes ». Ici, on tombe dans une sorte d’engrenage. Absence de liberté, sorte d’esclavage. Aucune interprétation dans l’amour sentiment. Je juge favorablement dans le doute (même dans le doute !) ; je découvre en l’objet aimé de nouvelles perfections.
La passion amoureuse se cantonne au niveau du corps ; le corps, ici, étant l’équivalent de la machine, la liberté est devenue impossible. L’amour sentiment est « sentiment du libre-arbitre « ; la volonté est non-contrainte. Ce sentiment de libre-arbitre fait naître l’âme.
Le pôle de la passion c’est MOIJe veux être aimé ; je veux séduire « folles entreprises » => prise de pouvoir sur cette personne ; elle est prise comme moyen…Amour qui tue l’amour. Le pôle du sentiment c’est l’AUTREC’est l’autre que j’aime : « cet amour qui est la vérité de l’amour ».Ici amour véritable.

Cette lecture du texte, nous permet de voir que pour Alain, la passion est un désordre égoïste alors que le sentiment est amour noble, et qu’il est plus facile de tomber dans le piège de la passion amoureuse par peur d’aimer que d’avoir le courage d’aimer véritablement.

Nous pouvons ainsi formuler le problème que soulève cet extrait de la manière suivante : qu’est-ce qui fait qu’il est si difficile d’aimer véritablement quelqu’un ?

Sans doute pour compléter ce travail préparatoire il conviendrait de reprendre chacune des notions importantes et de les analyser, cependant, nous ferons ici, l’économie de ce travail pour passer directement à l’élaboration de la version définitive de l’étude philosophique de ce texte et éviter trop de redites. Pour terminer, ce travail préparatoire nous devrions travailler notre jugement à l’égard des idées de l’auteur, à sa position face au problème. Pour la même raison, nous l’évoquerons dans la version définitive de notre étude. Nous pouvons tout de même affirmer que nous pouvons comprendre le texte comme critique de la passion amoureuse, or, n’est-ce pas elle qui fait rêver ou qui donne les plus belles histoires d’amour ?

Exemple d’introduction possible.

Qu’est-ce qui fait qu’il est difficile d’aimer véritablement quelqu’un ? C’est le problème traité par Alain dans ce texte. Selon lui, aimer véritablement quelqu’un, c’est avoir le « courage » de donner, or on préfère, d’ordinaire, avant tout, recevoir. Ce qui fait alors la difficulté d’aimer c’est une réaction purement passionnelle qui n’est autre que l’égoïsme, l’égocentrisme, alors que c’est, selon les termes de l’auteur, « le courage d’aimer qui nous tire de l’état de passion, qui est misérable». En définissant l’amour comme un mot désignant « à la fois une passion et un sentiment », Alain nous explique que la « passion » étant anti-amour (je veux être aimé) s’oppose au « sentiment », le véritable amour (c’est l’autre que j’aime). Pourtant, les plus belles histoires d’amour ne sont-elles pas les histoires de passions amoureuses ?

Proposition d’une base de travail pour la rédaction de l’analyse du texte.

Définir « aimer »

Partons de la définition d’aimer. Comment définir ce verbe ? On peut le définir d’une part par la bienveillance, aimer c’est vouloir le bien de l’autre, et, d’autre part, c’est trouver un bien en l’autre, c’est-à-dire hors de soi.

Une contradiction.

Cela dit, définir ainsi aimer ne va pas sans poser problème. N’y a-t-il pas là, en effet, une contradiction ? Comment puis-je vouloir le bien de ce dont je dépends ? Alain, dans ce texte, nous donne à voir, tour à tour, les deux positions possibles par rapport à cette contradiction : la passion et le sentiment :

La passion résout la contradiction.

Tout d’abord, la passion résout la contradiction en ne voulant plus le bien de l’autre, mais seulement le sien propre. On pourrait dire qu’il s’agit du refus de la pauvreté et faire référence au thème platonicien d’Eros. Dans le cas de la passion, comme dirait Sartre « aimer, c’est vouloir être aimer », on le voit la bienveillance disparaît : c’est l’amour possessif.

Le sentiment accepte la contradiction.

Ensuite, le sentiment quant à lui, qui semble tenir du miracle étant, au contraire, la pauvreté acceptée, ne résout pas la contradiction. En fait, il n’y a pas de contradiction pour cet amour, qui est le véritable amour : le bien suprême étant celui de l’être aimé. Cet amour est altruiste contrairement à l’amour-passion, égoïste, égocentrique.

  • La joie que procure la rencontre
  • La crainte qui accompagne cette joie

La naissance de la passion.

La légère crainte évoquée précédemment devient terreur par le fait de la réflexion. La terreur étant la peur de la peur. Il s’agit là d’une évolution non naturelle de l’amour. Qui dit réflexion dit hésitation, résolution, retour sur soi. C’est la réflexion qui fait naître la passion, et, ce qui en ressort c’est l’égoïsme, l’égocentrisme. En effet, on ne s’intéresse pas vraiment à l’autre, on recherche bien davantage son bonheur, on est plutôt préoccuper de conserver coûte que coûte cette joie que procure la rencontre avec l’autre.

Caractère de la passion.

Le caractère essentiel de la passion souligné par Alain dans ce texte est la folie. La folie est la perte du sens de la réalité. Cette folie s’exprime, selon l’auteur, sous forme d’un double délire : le délire de la possession et le délire de l’interprétation. Et, par là on comprend bien que cette folie caractéristique de la passion amoureuse est en fait anti-amour.

Le délire de la possession.

Ici, l’amour s’énonce en terme de pouvoir, donc, forcément en termes de conflit, de guerre : je découvre que l’autre a un pouvoir, pouvoir de me laisser ou de me reprendre ma joie. Je comprends que ma joie ne m’appartient pas. Donc, pour faire cesser cette peur de voir se volatiliser cette joie, il faut que je prenne moi-même le pouvoir si l’autre, il faut que je parte à la conquête de ce territoire ! Mais comment ? Par la séduction !

(une question, implicite pour l’instant mais qui pourra faire l’objet d’une réflexion ultérieurement lors de l’évaluation critique de l’étude de texte : si la séduction arrive à ses fins, pourrai-je alors être certain que j’aime vraiment ? N’aimerai-je pas plutôt une image ? Un objet ? Avec Sartre, on peut penser que par la séduction, l’autre devient un objet.)

Le délire de l’interprétation.

Dans la relation amoureuse, il y a naturellement des échanges de signes, comme les gestes et les paroles. Mais, dans les conditions que l’on vient de décrire, on comprend immédiatement que ces signes deviennent signes à interpréter. Vouloir tout interpréter revient à avoir peur d’aimer, pour notre philosophe. Selon lui, la passion correspond à la peur d’aimer. En effet, on veut être sûr et certain de l’autre. Autrement dit, le passionné veut bien se donner à condition que l’autre se donne. On est en quelque sorte dans cette politique du « toi d’abord ! ». La passion dans ces conditions est bel et bien anti-amour : le passionné prête alors que le véritable amour est, en principe, un véritable don.

Dans le délire d’interprétation, on observe l’autre, il ne peut en ressortir qu’une ambivalence d’amour et de haine. Tout devient signe : tout comportement devient raison et non cause.

Ne suis-je pas capable d’interpréter le comportement de l’autre (une mauvaise humeur par exemple) comme m’étant directement adressé et en déduisant qu’aujourd’hui il ne m’aime pas. Une remarque en passant à ce propos, Raymond Ruyer, dans son art d’être toujours content, disait qu’il faut cesser d’interpréter la mauvaise humeur de l’autre et de la considérer comme mauvaise volonté.

Toujours est-il, dans cet état de passion, l’amour n’est que solitude à deux. En fait, on ne connaît pas l’autre. On n’a jamais cherché à le connaître. Le pôle de la passion étant soi.

« Le mariage et les enfants terminent cette effervescence (…) »

Notons le verbe « terminer » qui, indique dans le contexte la fin du rêve. Rêve, ici est à prendre par opposition à réalité. Dans certaines histoires d’amour, on termine ainsi « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfant », pour signifier qu’il n’y a plus rien à raconter. Dans la passion amoureuse, nous pouvons bien nous l’imaginer, à partir de ce double délire décrit précédemment, qu’il se passe toujours quelque chose. Quand se termine la passion amoureuse, il n’y a plus rien à dire : « fin de l’histoire ». D’un point de vue littéraire et romanesque c’est quand Tristan et Iseult ne sont plus intéressants.

Cela dit, il ne faut sans doute pas accorder trop d’importance à cette phrase, en affirmant que le philosophe Alain fait une apologie moralisatrice ou moralisante du mariage. Disons que l’auteur veut nous montrer que c’est par un retour à la réalité, loin de cette folie que l’on aime véritablement. Avec le mariage et les enfants on est obligé par la force des choses de faire face à la réalité. Il y a une exigence de responsabilité qui s’impose. Par exemple, l’enfant oblige à être plus attentif au conjoint. On renonce à dire moi.

Le courage d’aimer.

  • Renoncer à prendre => fin du délire de possession
  • Faire confiance => fin du délire de l’interprétation
  • Renoncer à dire moi => fin de l’incommunicabilité

Ces trois points supposent du courage. Il s’agit en effet là, à la fois, d’un acte de liberté et de prise de conscience de cette liberté. L’amour n’est pas un état mais un acte, car il s’agit d’une relation vraie, une ouverture à l’autre, aux projets ensemble et à la vie.

Explication du serment.

La notion de serment n’est peut-être pas facile à cerner. Un angle possible pour la comprendre et de l’opposer à un autre acte qui semble être du même genre : la prophétie. Alors que la prophétie se conjugue sur le mode de la prédiction : « je serai », le serment lui est plutôt sur le mode de l’engagement : « je ferai ». Il s’agit d’une promesse forte, d’une parole qui engage, d’une parole qui est déjà un acte (cf. Austin). Par le serment on jure de faire et non pas d’être, en cela, le serment implique une parole efficace.

On comprend dès lors, dans ces conditions, que l’amour n’est pas chose faite mais chose à faire. (Nous sommes ici dans une perspective anti-Gidienne si l’on peut dire. Nourriture terrestre : je m’enchaîne par le serment.) Le serment pour Alain, loin de m’enchaîner, est un acte de liberté qui me rend libre car je fais en sorte que je sois l’auteur de ma vie, en refusant par exemple de « vivre comme une girouette ». Par le serment, ma parole sera plus forte que les évènements.

Mais quelle est la teneur de ce serment ?

Un serment de fidélité.

Ce serment est un serment de fidélité. Et, qu’est-ce qu’être fidèle ? Alain répond : c’est « juger favorablement dans le doute », même dans le doute. On est bien loin ici des échanges de signe, des folles entreprises, des extravagances de toute sorte et du délire de l’interprétation qui caractérisent la folie passionnelle d’une manière générale, la jalousie, plus particulièrement. Etre fidèle, c’est bien sûr ne pas tromper, ne pas trahir l’autre, mais c’est aussi faire confiance à l’autre de manière inconditionnelle. Faire ainsi confiance à l’autre, c’est peut-être prendre un risque, mais nous dit Alain, c’est un risque qui grandit.

Découvrir en l’autre aimé de nouvelles perfections

Faire confiance à l’autre c’est découvrir en l’autre aimé de nouvelles perfections. La fidélité est un enrichissement en ce que cela change tout le temps en profondeur. Chez Don Juan, ce qui change n’est que la surface, le superficiel, d’où sa pauvreté en définitive. Don Juan qui a cherché sans cesse à enrichir son tableau de chasse se retrouve bien pauvre et dans une grande misère affective.

« Découvrir » c’est susciter en l’autre ce qu’il y a de meilleur, pour qu’il tire ce meilleur qu’il a en lui ; c’est croire en l’embellissement de l’autre, c’est croire qu’il n’est pas tel pour l’éternité mais qu’il peut s’améliorer.

La contradiction est résolue.

Ici, se trouve la réconciliation entre l’amour bienveillance et trouver son bien.

Le véritable amour fait naître l’âme. Il conviendrait d’expliciter cette idée…

 

Une dissertation pour le deuxième devoir à la maison

Devoir-Maison

Dissertation philosophique

A rendre le 11 décembre 2013

 

Sujet : Invoquer l’inconscient nous rend-il irresponsables ?

 

Vous pourrez vous aider des textes suivants : Voir Anthologie à partir de la p.446 => Sigmund Freud, « Une difficulté de psychanalyse », in L’Inquiétante étrangeté et autres essais ; Reprendre les textes vus en cours sur Freud. Voir Anthologie à partir de la p.528 => Sartre, L’existentialisme est un humanisme, 1945. En particulier la p.531 ; Les 2 textes ci-dessous du philosophe Alain, Eléments de philosophie :

« L’inconscient est une méprise sur le Moi, c’est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient ; là se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. L’hérédité est un fantôme du même genre.  « Voilà mon père qui se réveille ; voilà celui qui me conduit. Je suis par lui possédé ». Tel est le texte des affreux remords de l’enfance ; de l’enfance, qui ne peut porter ce fardeau ; de l’enfance, qui ne peut jurer ni promettre ; de l’enfance, qui n’a pas foi en soi, mais au contraire terreur de soi. On s’amuse à faire le fou. Tel est ce jeu dans dangereux. On voit que toute l’erreur ici consiste à gonfler un terme technique, qui n’est qu’un genre de folie. La vertu de l’enfance est une simplicité qui fuit de telles pensées, qui se fie à l’ange gardien, à l’esprit du père ; le génie de l’enfance, c’est de se fier à l’esprit du père par une piété rétrospective, « Qu’aurait-il fait le père ? Qu’aurait-il dit ? » Telle est la prière de l’enfance. Encore faut-il apprendre à ne pas trop croire à cette hérédité, qui est un type d’idée creuse; c’est croire qu’une même vie va recommencer. Au contraire, vertu, c’est se dépouiller de cette vie prétendue, c’est partir de zéro. « Rien ne m’engage »;  « Rien ne me force ».  « Je pense donc je suis. »  Cette démarche est un recommencement. Je veux ce que je pense, et rien de plus. La plus ancienne forme d’idolâtrie, nous la tenons ici; c’est le culte de l’ancêtre, mais non purifié par l’amour.  « Ce qu’il méritait d’être, moi je le serai ». Telle est la piété filiale. En somme, il n’y a pas d’inconvénient à employer couramment le terme d’inconscient ; c’est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l’erreur ; et, bien pis, c’est une faute. »

« Il y a de la difficulté sur le terme d’inconscient. Le principal est de comprendre comment la psychologie a imaginé ce personnage mythologique. Il est clair que le mécanisme échappe à la conscience, et lui fournit des résultats (par exemple, j’ai peur) sans aucune notion des causes. En ce sens la nature humaine est inconsciente autant que l’instinct animal et par les mêmes causes. On ne dit point que l’instinct est inconscient. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a point de conscience animale devant laquelle l’instinct produise ses effets. L’inconscient est un effet de contraste dans la conscience. (…) En fait l’homme s’habitue à avoir un corps et des instincts. Le psychiatre contrarie cette heureuse disposition ; il invente le monstre ; il le révèle à celui qui en est habité. Le freudisme, si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable, d’après des signes tout à fait ordinaires ; les rêves sont de tels signes ; les hommes ont toujours interprété leurs rêves, d’où un symbolisme facile. Freud se plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont toujours ce qu’il y a d’indirect. Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et à la prévision ; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par-là que ce genre d’instinct offrait une riche interprétation. L’homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d’inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. »

Alain, Eléments de philosophie, 1941

Percevoir, est-ce sentir ?

Eléments pour le sujet : «Percevoir est-ce sentir ? »

Il s’agit ici de la suite de l’étude sur la perception qui a été donné aux élèves de TL, intitulé : « Sujet percevant et objet perçu ». Après avoir effectué un travail visant à poser une définition de la notion de perception comme première approche, il convenait, à partir de trois extraits de texte proposés (texte de Locke, texte de Leibniz et texte de Merleau-Ponty) de réfléchir sur la question suivante : percevoir est-ce sentir ?

Suivent des éléments pour tenter d’y répondre.

La perception rassemble les sensations reçues par nos organes des sens, la vue, l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. Cette définition implique que la perception est un produit de la sensation. Nous pouvons voir chaque matin, dans la rue qui mène au lycée, un flot d’élèves colorés et avançant d’un pas plus ou moins décidé. Nous entendons le moteur de la débroussailleuse de la personne qui entretient le terrain jouxtant le lycée. C’est ainsi que nous pensons, que nous croyons avoir un accès immédiat à la réalité. Le flot d’élèves et la débroussailleuse du jardinier sont bel et bien réels. Mais alors cela signifie-t-il que la perception ne consiste qu’à recevoir des informations sensibles ? N’en est-elle que le réceptacle ? Percevoir est-ce seulement sentir ?

Ne peut-on pas, au contraire, supposer une activité du sujet percevant ? Ne peut-on pas penser que la perception organise les informations sensibles, les objets perçus ? Tout l’enjeu qu’il y a à réfléchir à ce problème est de savoir comment l’homme en vient-il à connaître le réel ?

Nous recevons d’abord des impressions sur les objets extérieurs puis notre esprit réfléchit sur elles. Cela signifie que c’est par les informations sensibles que la perception s’organise. On peut ainsi dire qu’elle est bien un premier mode d’accès au réel. Cependant, la perception n’opère-t-elle pas une sélection ? Ne laisse-t-elle pas de côté bon nombre de détails demeurant du coup inconscients ? Il semble bien que la perception opère ce que nous pouvons appeler un « filtre » des informations sensibles que nous recevons. En un mot, et c’est ce que nous allons maintenant étudier, la perception est interprétation du monde.

L’esprit ne peut s’empêcher de percevoir ce qu’il perçoit

Par la perception, nous éprouvons des impressions fortes à travers nos sens. Pensons à la sonnerie indiquant la fin des cours, au fumet d’un bon petit plat bien mijoté ou à la fragrance d’un parfum… Nous éprouvons en tant qu’hommes des sensations bien singulières qui nous sont propres. En effet, nos organes des sens diffèrent de ceux des autres êtres vivants. En fonction de la fréquence sur laquelle s’établit la sonnerie du lycée, le son ne perturberait ou n’exciterait en rien bon nombre d’animaux. Le philosophe Locke affirme que l’esprit humain doit d’abord saisir ce qui se passe dans le corps, doit saisir son « altération ». Il peut ensuite et, à la suite de cette saisie, modifier son comportement. C’est ainsi que je retire rapidement ma main du feu : c’est la douleur vive que je ressens qui me fait la retirer. « Il est certain, dit Locke, que si une altération produite dans le corps n’atteint pas l’esprit, si une impression produite sur l’extérieur n’est pas remarquée intérieurement, il n’y a aucune perception. »  Et ajoute-t-il, « le feu peut brûler notre corps sans autre effet que s’il brûlait une bûche, sauf si le mouvement est porté jusqu’au cerveau et si la sensation de chaleur ou l’idée de douleur sont produites dans l’esprit, ce qui constitue la perception effective ». Pour le philosophe empiriste, la perception est l’impression remarquée par l’esprit. Celui-ci est tel une tablette de cire sur laquelle s’imprime ce qui provient de l’extérieur : « dans la pure et simple perception, l’esprit est pour la plus grande part passif seulement et, ce qu’il perçoit, il ne peut s’empêcher de le percevoir ».

Cependant, la perception n’est-elle pas le plus souvent inconsciente ? Dépend-elle autant de l’intensité de l’impression sensible et de l’attention de l’esprit à son égard, tel que le prétend Locke ?

Les petites perceptions leibniziennes

En faisant la distinction entre « perception » et « s’apercevoir » et par sa théorie « des petites perceptions », Leibniz s’attaque à l’idée de Locke. Par exemple, l’habitude ne nous conduit-elle pas à ne plus percevoir ? Les habitants de la plage Caraïbe finissent par ne plus avoir conscience du ressac de la mer sur les galets. Ils ne font plus attention à ce bruit devenu habituel. En revanche, il ne faudrait pas grand-chose pour que s’éveille à nouveau l’attention. « Lorsque l’esprit, dit le philosophe Leibniz, est fortement occupé à contempler certains objets, ils ne s’aperçoivent en aucune manière de l’impression que certains corps font sur l’organe de l’ouïe, bien que l’impression soit assez forte, mais il n’en provient aucune perception, si l’âme n’en prend aucune connaissance ». Leibniz nous fait remarquer que des impressions sensibles sont ou bien « trop petites », ou bien « en trop grand nombre », ou bien encore « trop unies » pour être saisies. En revanche, c’est lorsque qu’elles sont jointes à d’autres qu’elles peuvent être perçues. Nous percevons le tas de sable et non son détail, le grain de sable, nous entendons le bruit des vagues et non son détail : la gouttelette d’eau. C’est la mise en relation des éléments qui nous font percevoir le tout. En un mot, pour Leibniz, la perception est une composition de petites perceptions insensibles.

Nous venons de voir que percevoir n’est pas simplement recevoir des impressions sensibles, que percevoir n’est pas simplement sentir. Percevoir c’est être inattentif aux sensations les plus fines. La perception est l’organisation d’une multitude de minuscules informations sensibles. La question est alors de savoir comment nous effectuons le tri de toutes ces informations sensibles que nous recevons et comment nous les associons ?

La perception comme un acte

Pour réponde à cette question, il est possible de formuler deux hypothèses. Ou bien, nous percevons une forme et nous donnons priorité à certaines informations : par exemple, je perçois un livre et je m’intéresse d’abord à sa forme rectangulaire et aux diverses caractéristiques qui me font dire que c’est un livre. Ou bien alors, nous percevons une myriade de points qu’il nous faut assembler pour identifier l’objet : par exemple, je perçois un livre et je m’intéresse à cette infinité de points et de lignes qui constituent ce rectangle qu’est le livre. En fait, selon Maurice Merleau-Ponty, nous ne cessons pas d’anticiper ce qui est perçu. Et cette anticipation peut être corrigée à son tour. Autrement-dit, la perception opère une sorte de va-et-vient dynamique. C’est en réalisant une description du vécu que l’auteur de la Phénoménologie de la perception entre ce que nous percevons effectivement et ce que nous ne percevons pas encore. La perception n’est pas le résultat de l’enregistrement des données sensibles, n’est pas le résultat d’une association de sensations, comme nous le croyons bien souvent. En réalité, pour Merleau-Ponty, la perception est un acte, celui de corriger sans cesse ce qui a été sélectionné par nous. Nous nous attendons à percevoir une chose que notre conscience projette.

La perception dans un rapport dynamique avec le réel

Dans la perception, l’unité, c’est-à-dire ce qui fait qu’une chose est une, est anticipée. « Si je marche sur une plage vers un bateau échoué et que la cheminée ou la mâture se confonde avec la forêt qui borde la dune, il y aura un moment où ces détails rejoindront le bateau et s’y souderont. » Ensuite, une succession d’épreuves corrige ce qui était d’abord anticipé de manière encore confuse. « A mesure que j’approchais, je n’ai pas perçu des ressemblances ou des proximités qui enfin auraient réuni dans un dessin continu la superstructure d’un bateau. J’ai seulement éprouvé que l’aspect de l’objet allait changer, que quelque chose était imminent dans cette tension comme l’orage est imminent. Soudain le spectacle s’est réorganisé donnant satisfaction à mon attente imprécise.» En quelque sorte, notre perception qui procède par va-et-vient dynamique compose le monde réel.

Alors, penser est-ce seulement sentir ?

Loin d’être simplement un réceptacle de données sensibles, la perception procède sans cesse à une interprétation du monde réel, en tentant de saisir un tout à partir d’éléments qu’elle organise pour lui donner sens.

Un petit texte de Bergson pour se faire les dents

Devoir Maison n°1

PHILOSOPHIE

Etude de texte

Sujet : extrait de la conférence de 1911 de La Conscience et la Vie de Bergson, publié dans l’Energie spirituelle.

Cf. Anthologie p. 475 : «  Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union (…) Jusqu’où la conscience s’étend, en quel point elle s’arrête. »

Consignes

Il s’agira de proposer un devoir rédigé et structuré de la manière suivante :

Une introduction qui présente le texte ; un développement qui l’analyse dans le détail et une conclusion qui dresse le bilan de l’étude.

Rappel : Expliquer revient à préciser la position de l’auteur par rapport à un problème dont il est question dans le texte.

Il est nécessaire évidemment de procéder à un travail préparatoire aussi précis que possible. Celui-ci doit être opérant pour l’élaboration de la version définitive de l’étude. Vous garderez précieusement ce travail préparatoire pour la correction.