{"id":902,"date":"2014-10-07T14:04:13","date_gmt":"2014-10-07T18:04:13","guid":{"rendered":"http:\/\/laphilo.com\/blog\/?page_id=902"},"modified":"2014-10-07T14:04:13","modified_gmt":"2014-10-07T18:04:13","slug":"en-luc-dardenne-le-cineaste-et-le-philosophe-sont-ils-comme-des-etres-distincts-et-separes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/cinephilo\/en-luc-dardenne-le-cineaste-et-le-philosophe-sont-ils-comme-des-etres-distincts-et-separes\/","title":{"rendered":"En Luc Dardenne, le cin\u00e9aste et le philosophe sont-ils comme des \u00eatres distincts et s\u00e9par\u00e9s?"},"content":{"rendered":"<header class=\"width_wrap\">\n<h1>Entretien avec Luc Dardenne: \u00abJe ne sais pas si on peut dire que je suis philosophe\u00bb<\/h1>\n<div class=\"header_infos strong_purple_links\">\n<p><a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/source\/69531\/nathan-reneaud\" target=\"_blank\">Nathan Reneaud<\/a><\/p>\n<p class=\"header_infos_rubrique\"><a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/culture\">Culture<\/a><\/p>\n<p><time datetime=\"2014-10-05T12:28:00\">05.10.2014 &#8211; 12 h 28<\/time>mis \u00e0 jour le 06.10.2014 \u00e0 23 h 04<\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"imagecache imagecache-1090x500\" title=\"Luc Dardenne, lors du Festival de Cannes 2009. REUTERS\/Jean-Paul P\u00e9lissier.\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/imagecache\/1090x500\/lucdardenne.jpg\" alt=\"Luc Dardenne, lors du Festival de Cannes 2009. REUTERS\/Jean-Paul P\u00e9lissier.\" width=\"1090\" height=\"500\" \/><\/p>\n<p class=\"media_legend\">Luc Dardenne, lors du Festival de Cannes 2009. REUTERS\/Jean-Paul P\u00e9lissier.<\/p>\n<\/header>\n<div class=\"article_content clearfix width_wrap\">\n<div class=\"main_content\">\n<p class=\"hat\">Double Palme d&rsquo;or avec son fr\u00e8re Jean-Pierre pour \u00abRosetta\u00bb et \u00abL&rsquo;Enfant\u00bb, l&rsquo;auteur de \u00abDeux jours, une nuit\u00bb est aussi un passionn\u00e9 de philosophie. Il s&rsquo;est pr\u00eat\u00e9 pour Slate au jeu de l&rsquo;entretien tablette, o\u00f9 les questions s&rsquo;appuient sur des images, des vid\u00e9os, des extraits de livres&#8230;<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>On conna\u00eet le cin\u00e9aste qui ne travaille jamais sans son fr\u00e8re, moins l&rsquo;\u00e9crivain qui \u0153uvre en solitaire. Deuxi\u00e8me ouvrage de Luc Dardenne apr\u00e8s les notes mi-biographiques mi-philosophiques de\u00a0<em><a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Au-dos-nos-images-1991-2005\/dp\/2757808915\/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;qid=1410694289&amp;sr=8-1&amp;keywords=Au+dos+de+nos+images\" target=\"_blank\">Au dos de nos images<\/a> <\/em>(2005), <a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Sur-laffaire-humaine-Luc-Dardenne-ebook\/dp\/B0081710BC\/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;qid=1410694311&amp;sr=8-1&amp;keywords=Sur+l%27affaire+humaine\" target=\"_blank\"><em>Sur l&rsquo;affaire humaine<\/em><\/a>, sorti en 2012, \u00e9vacue le cin\u00e9ma pour ne traiter que de la condition humaine comme s\u00e9paration.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Toutefois, le lecteur-spectateur ne pourra s&#8217;emp\u00eacher de tisser un lien avec l&rsquo;\u0153uvre <strong>des fr\u00e8res Dardenne <\/strong>et tout ce qui les obs\u00e8de: la naissance, la filiation, le renaissance morale. <\/strong><strong>En Luc Dardenne, le cin\u00e9aste et le philosophe sont-ils comme des \u00eatres distincts et s\u00e9par\u00e9s ? Et que signifie cette \u00abaffaire humaine\u00bb?<\/strong><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/Suraffairehumaine.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>On peut entendre \u00abl&rsquo;affaire humaine\u00bb dans deux sens: ce qui nous concerne, nous les \u00eatres humains, notre naissance, nos origines, ce que nous faisons, et l&rsquo;affaire au sens d&rsquo;enqu\u00eate, de dossier, d&rsquo;\u00e9nigme, d&rsquo;affaire \u00e0 poursuivre, qui n&rsquo;est pas class\u00e9e, sur laquelle il faut continuer d&rsquo;investiguer. Une affaire non r\u00e9solue et qui ne le sera sans doute jamais.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si on peut dire que je suis philosophe. De temps en temps, je parle \u00e0 mon fr\u00e8re de ce que j&rsquo;ai lu, Hannah Arendt notamment.<\/p>\n<p>La lecture de L\u00e9vinas a \u00e9t\u00e9 pour moi la plus importante. Je l&rsquo;ai d\u00e9couvert \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Louvain, o\u00f9 j&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9 la philosophie et suivi ses cours. Je l&rsquo;ai rencontr\u00e9 \u00e0 Paris pour un film qu&rsquo;on voulait faire et qui ne s&rsquo;est pas fait.<\/p>\n<p>De mon point de vue, c&rsquo;est le plus grand parce que sa pens\u00e9e a pris la mesure de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 savoir les r\u00e9volutions, la Shoah, la d\u00e9rive politique, la haine de l&rsquo;Autre. L\u00e9vinas est une source permanente d&rsquo;inspiration et de r\u00e9flexion. Je le lis et le relis encore aujourd&rsquo;hui, d&rsquo;autant plus que de nouveaux textes sont en train d&rsquo;\u00eatre \u00e9dit\u00e9s.<\/p>\n<p>Cela doit sans doute traverser nos films mais je ne pense pas qu&rsquo;on puisse trouver une application, un lien m\u00e9canique entre sa pens\u00e9e et ce que nous faisons avec mon fr\u00e8re. S&rsquo;il y a un lien, il est \u00e9nigmatique et tr\u00e8s int\u00e9rieur. Aucun livre de philosophie ne m&rsquo;a donn\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de filmer de telle ou telle mani\u00e8re.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong><em>\u00abLa vie spirituelle est essentiellement vie morale et son lieu de pr\u00e9dilection est l&rsquo;\u00e9conomique\u00bb<\/em>: cette phrase de L\u00e9vinas est reprise dans <em>Au dos de nos images.<\/em> Le capital, l&rsquo;argent, sont des enjeux narratifs et moraux forts du cin\u00e9ma des Dardenne.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Au dos de cette image de <em>L&rsquo;argent<\/em> de Robert Bresson, il y a aussi l&rsquo;argent du cin\u00e9ma en g\u00e9n\u00e9ral et l&rsquo;\u00e9conomie du film \u00ab\u00e0 la Dardenne\u00bb en particulier. L&rsquo;oeuvre des fr\u00e8res belges telle qu&rsquo;on la conna\u00eet depuis pr\u00e8s de vingt ans est n\u00e9e apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec de <em>Je pense \u00e0 vous<\/em> (1992): \u00abne pas fr\u00e9quenter le milieu du cin\u00e9ma\u00bb, \u00abtourner en \u00e9quipe l\u00e9g\u00e8re\u00bb, se dira d\u00e9sormais Luc Dardenne avant de cosigner\u00a0<em>La Promesse <\/em>(1996), un deuxi\u00e8me premier film en quelque sorte.\u00a0<a href=\"http:\/\/judaisme.sdv.fr\/perso\/goetsch\/levinas.htm\" target=\"_blank\">Pour reprendre L\u00e9vinas,<\/a> derri\u00e8re l&rsquo;optique, l&rsquo;objectif de la cam\u00e9ra port\u00e9e, y a-t-il aussi une \u00e9thique?<\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/LArgent.png\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Robert Bresson est un cin\u00e9aste important pour Jean-Pierre et moi et <em>L&rsquo;Argent<\/em> est un grand film. Mais je ne partage pas la vision de Bresson sur l&rsquo;argent, surtout sur ce que ses personnages en disent et sur la mani\u00e8re dont Bresson le filme. Pour lui, l&rsquo;argent est visible et emp\u00eache l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 Dieu, \u00e0 la vie spirituelle, \u00e0 la morale, etc. Or, je ne pense pas. L&rsquo;argent me para\u00eet aussi invisible que visible. Il est un moyen d&rsquo;\u00e9change et de communication.<\/p>\n<p>Dans nos films, on trouve des personnages qui ne reconnaissent pas leur dette vis-\u00e0-vis des autres. Puis ils vont chercher \u00e0 acheter un petit truc dans un commerce. C&rsquo;est le cas dans <em>La Promesse,<\/em> dans <em>L&rsquo;Enfant,<\/em> parce que dans l&rsquo;\u00e9change commercial, il y a la reconnaissance de ce que l&rsquo;on doit \u00e0 quelqu&rsquo;un, de ce que quelqu&rsquo;un vous doit. Pour dire la chose de mani\u00e8re simple et peut-\u00eatre caricaturale, l&rsquo;argent peut \u00eatre une chose moralement bonne.<\/p>\n<p>Par exemple, dans <em>Le silence de Lorna,<\/em> il y a deux circuits de l&rsquo;argent, celui qui sert \u00e0 faire du trafic d&rsquo;\u00eatres humains, \u00e0 camoufler un meurtre, \u00e0 acheter le silence d&rsquo;une personne, bref \u00e0 commettre des actes immoraux, et il y a l&rsquo;argent que Lorna d\u00e9pose sur le compte de l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle pense avoir de Claudy, l&rsquo;homme qu&rsquo;elle s&rsquo;en veut de ne pas avoir sauv\u00e9.<\/p>\n<p>La phrase de L\u00e9vinas que vous citez nous inspire beaucoup pour nos films. On ne peut pas dire que c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9thique qui a d\u00e9termin\u00e9 l&rsquo;esth\u00e9tique de notre cin\u00e9ma. Avec <em>Je pense \u00e0 vous,<\/em>on a tout simplement fait un mauvais film de notre point de vue parce qu&rsquo;on n&rsquo;\u00e9tait pas capables d&rsquo;en faire un bon. On ne savait pas ce qu&rsquo;on faisait, on avait peur, on ne savait pas o\u00f9 mettre la cam\u00e9ra.<\/p>\n<p>L&rsquo;art, c&rsquo;est d&rsquo;abord de l&rsquo;intuition. On peut expliquer ce que l&rsquo;on fait, pourquoi on met la cam\u00e9ra ici plut\u00f4t que l\u00e0. Dans le regard, il y a de la morale \u00e9videmment. Mais il ne faut pas oublier qu&rsquo;on est dans une praxis, on cherche, on t\u00e2tonne. Pour moi, Bresson a trouv\u00e9 ses pr\u00e9ceptes apr\u00e8s avoir tourn\u00e9.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong><em>\u00abToujours la m\u00eame intensit\u00e9, le m\u00eame tranchant. C&rsquo;est notre mod\u00e8le\u00bb<\/em>: Luc Dardenne ne tarit pas d&rsquo;\u00e9loge \u00e0 propos d&rsquo;<em>Allemagne, ann\u00e9e z\u00e9ro<\/em> de Roberto Rossellini. Edmund, l&rsquo;enfant errant et suicid\u00e9 des ruines de Berlin apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, a moins de chances que <em>Le gamin au v\u00e9lo,<\/em> qui trouve l&rsquo;amour et se rel\u00e8ve de sa chute.<\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/allemagneanneezero.jpg\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Rossellini n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 le seul dans l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma \u00e0 filmer dans les ruines de Berlin. Mais il a une capacit\u00e9 de synth\u00e8se extraordinaire. Qu&rsquo;est-ce le nazisme? Quel est son h\u00e9ritage? La r\u00e9ponse, c&rsquo;est le meurtre du p\u00e8re, nous dit Rossellini, sans chercher \u00e0 faire de psychanalyse. Les p\u00e9dophiles qui sont dans les ruines demandent au gamin d&rsquo;aller tuer le p\u00e8re parce qu&rsquo;il est malade, parce que c&rsquo;est un \u00eatre inf\u00e9rieur. Le cynisme et le meurtre du p\u00e8re propos\u00e9s par le nazisme, Rossellini les saisit dans cette histoire toute simple.<\/p>\n<p>Ce film, la justesse de son propos, de son filmage, sa libert\u00e9, sa simplicit\u00e9, son \u00e9vidence, tout cela nous a \u00e9bloui, mon fr\u00e8re et moi. Je reste boulevers\u00e9 par la fa\u00e7on dont Rossellini montre la solitude de l&rsquo;enfant, qui se sent coupable et finit par porter le destin du monde sur ses \u00e9paules. Il fait la seule chose qui reste \u00e0 faire: il se donne la mort, et l\u00e0 vous avez cette femme qui passe et porte l&rsquo;enfant comme une <span class=\"st\">Piet\u00e0<\/span>.<\/p>\n<p><em>\u00abVoil\u00e0 ce que l&rsquo;on a fait,<\/em> se dit-elle, <em>on a conduit des enfants au suicide.\u00bb<\/em> Karl Jaspers a magnifiquement d\u00e9crit cela dans <a href=\"http:\/\/www.leseditionsdeminuit.eu\/f\/index.php?sp=liv&amp;livre_id=2143\" target=\"_blank\"><em>La Culpabilit\u00e9 allemande. <\/em><\/a>Rossellini a fait la m\u00eame chose au cin\u00e9ma en trouvant le noyau de cette culpabilit\u00e9.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>Que serait le cin\u00e9ma des fr\u00e8res Dardenne sans le dernier acte moral, sans le geste final et commun: Riquet qui rel\u00e8ve Rosetta alors qu&rsquo;elle est \u00e0 terre et tente de se suicider, Olivier Gourmet, dans <em>Le Fils,<\/em> qui emballe des planches de bois avec son apprenti qui n&rsquo;est autre que l&rsquo;assassin de son enfant?<\/strong><\/p>\n<p><strong>On pourrait voir dans ce geste commun le deuxi\u00e8me enterrement du fils\u00a0apr\u00e8s la rencontre avec un fils de substitution: les planches de bois entass\u00e9es ont la forme d&rsquo;un cercueil, le bois est le mat\u00e9riau qui sert \u00e0 le fabriquer. Mais les fr\u00e8res Dardenne ont l&rsquo;ironie et le cynisme en horreur, de m\u00eame qu&rsquo;ils ne sont pas des adeptes de la fin pleinement heureuse. Leur optimisme, c&rsquo;est de quitter leurs personnages (et leurs spectateurs) pareils mais diff\u00e9rents.<\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/Dernier%20plan%20Le%20fils.png\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Il faut faire attention \u00e0 ne pas psychologiser cette sc\u00e8ne, sinon \u00e7a devient malsain, sinon tout est pardonnable, et il est impossible de pardonner celui qui a tu\u00e9 votre enfant. Mais on peut dire effectivement que ce gar\u00e7on devient \u00able fils\u00bb dans la mesure o\u00f9 le personnage d&rsquo;Olivier Gourmet va lui transmettre son m\u00e9tier. Il devient son tuteur, sa r\u00e9f\u00e9rence, son mod\u00e8le. Le gar\u00e7on n&rsquo;ira jamais vivre dans la maison de ce p\u00e8re symbolique. La victoire du p\u00e8re, c&rsquo;est de ne pas avoir tu\u00e9, de ne pas s&rsquo;\u00eatre veng\u00e9.<\/p>\n<p>On a fait ce film en se demandant ce qu&rsquo;\u00e9tait la vengeance, comment y r\u00e9sister. M\u00eame si elle est l\u00e9gitime, en jouir est ill\u00e9gitime. Tuer n&rsquo;est pas une chose difficile. C&rsquo;est un geste qui appartient \u00e0 tout le monde en tant qu&rsquo;\u00eatre humain. Et notre personnage a manqu\u00e9 de le faire.<\/p>\n<p>Nous voulions mener le spectateur vers cette zone obscure, interm\u00e9diaire entre le d\u00e9sir de tuer et l&rsquo;impossibilit\u00e9 de passer \u00e0 l&rsquo;acte. Je pense encore aux \u00e9crits de L\u00e9vinas, qui a r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce qui emp\u00eache le meurtre. Pour lui, c&rsquo;est le regard de l&rsquo;autre. Le meurtre est malheureusement une habitude humaine. Aujourd&rsquo;hui, on le met en sc\u00e8ne et on le diffuse sur Internet, comme cela s&rsquo;est fait r\u00e9cemment avec James Foley. L\u00e0, on est dans la vengeance pure, aveugle, fanatique. C&rsquo;est un autre sujet, mais \u00e7a reste du meurtre.<\/p>\n<p>Souvent, on nous dit <em>\u00abLes Dardenne, vous aimez les chemins de croix. C&rsquo;est chr\u00e9tien\u00bb<\/em>. Je r\u00e9ponds que c&rsquo;est la vie, \u00e7a n&rsquo;est pas le christianisme. A chaque fois, mon fr\u00e8re et moi racontons une renaissance, une seconde naissance.<\/p>\n<p><em>Rosetta<\/em> est peut-\u00eatre le plus embl\u00e9matique de ce point de vue. C&rsquo;est une paria qui fait tout ce qui est possible pour entrer dans la soci\u00e9t\u00e9. En m\u00eame temps, elle finit par devenir comme ceux qui l&rsquo;expulsent. Ca ne la g\u00eane pas de prendre la place d&rsquo;un autre. Elle ne va jamais comprendre que le gar\u00e7on dont elle a pris la place lui veut du bien. Ce n&rsquo;est plus possible pour elle d&rsquo;imaginer qu&rsquo;un autre puisse l&rsquo;aimer.<\/p>\n<p>Des spectateurs nous ont dit que <em>Rosetta<\/em> s&rsquo;arr\u00eate quand elle a pris la place de Riquet et est heureuse de vendre des gaufres. Ce serait une fin brechtienne. Je ne suis pas du tout d&rsquo;accord. Il faut une r\u00e9volution, il faut un dernier acte moral. Dans <em>Rosetta<\/em>, c&rsquo;est ce geste de la part de Riquet qui consiste \u00e0 relever le personnage et \u00e0 lui rendre son humanit\u00e9. De ce point de vue, je me sens plus proche des trag\u00e9dies grecques, de leur construction que du th\u00e9\u00e2tre de Brecht.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong><strong>Le philosophe du cin\u00e9ma <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Stanley_Cavell\" target=\"_blank\">Stanley Cavell<\/a> est bien connu du cin\u00e9aste-philosophe. L&rsquo;association entre le corpus cavellien (la com\u00e9die de remariage des ann\u00e9es 30-40)\u00a0 et l&rsquo;oeuvre des Dardenne a \u00e9t\u00e9 brillamment \u00e9tudi\u00e9e par la philosophe <a href=\"http:\/\/cercc.ens-lyon.fr\/spip.php?article103\" target=\"_blank\">Elise Domenach,<\/a> sp\u00e9cialiste de Cavell et traductrice de ses ouvrages les plus importants avec Sandra Laugier. Le cin\u00e9ma des fr\u00e8res Dardenne nous rend-il meilleurs? Que dit-il du bien?<\/strong><\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/Stanley%20Cavell.jpg\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>Quand je suis intervenu \u00e0 un s\u00e9minaire \u00e0 propos de Cavell avec Elise Domenach, j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 le lien entre le philosophe et notre cin\u00e9ma. Dans la com\u00e9die de remariage, la s\u00e9paration, l&rsquo;acceptation de cette s\u00e9paration et la conversation am\u00e9liorent les personnages, leur permettent d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une nouvelle r\u00e9alit\u00e9, meilleure que celle dans laquelle ils se trouv\u00e8rent lorsqu&rsquo;ils furent mari\u00e9s pour la premi\u00e8re fois, si je puis dire.<\/p>\n<p>On raconte quelque chose de semblable dans nos films. Chez nous, au d\u00e9part, il y a un rat\u00e9, un refus, un isolement des personnages. Le film va les amener \u00e0 trouver l&rsquo;autre, \u00e0 ne pas le tuer, \u00e0 l&rsquo;aimer, \u00e0 le rencontrer.<\/p>\n<p>Cavell, je le lis, je le relis, j&rsquo;en discute avec Elise, mais je ne comprends pas tout. Je ne suis pas encore bien entr\u00e9 dans sa pens\u00e9e du cin\u00e9ma. Sauf tout ce qui concerne la com\u00e9die de remariage, la qu\u00eate du bonheur, le perfectionnisme moral. Ce qu&rsquo;il d\u00e9veloppe dans <em>La projection du monde<\/em> m&rsquo;\u00e9chappe plus, bien que je l&rsquo;ai lu deux fois.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>Nous regardons un extrait de <em>Indiscr\u00e9tions <\/em>de George Cukor, une des com\u00e9dies de remariage \u00e9tudi\u00e9es par Cavell. Il s&rsquo;agit pr\u00e9cis\u00e9ment de la sc\u00e8ne de remariage entre Cary Grant et une Katharine Hepburn redevenue humaine, au sens o\u00f9 elle n&rsquo;est plus la femme snob et insensible divinis\u00e9e par l&rsquo;homme qu&rsquo;elle s&rsquo;appr\u00eate d&rsquo;\u00e9pouser. Dans la sc\u00e8ne d&rsquo;introduction, Grant la pousse violemment \u00e0 terre, comme pour la faire d\u00e9choir, comme pour lui faire toucher le sol humain.<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Indiscr\u00e9tions<\/em> est le r\u00e9cit d&rsquo;une conversion morale et d&rsquo;une d\u00e9faite du cynisme, qui entre en r\u00e9sonance avec les trajectoires des personnages des Dardenne. <em>\u00abLa conversion d&rsquo;un individu dans la salle obscure. Le destinataire secret de nos films\u00bb<\/em>, \u00e9crit Luc dans<em>Au dos de nos images.<\/em> Et de citer \u00e9galement Rimbaud pour aller dans le sens inverse de ses propos: <em>\u00abLa morale est la faiblesse de la cervelle\u00bb<\/em>. Les Dardenne ch\u00e9rissent cette faiblesse. Pourraient-ils faire une com\u00e9die?\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/8pDb2s0J9-4\" width=\"550\" height=\"309\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/div>\n<\/div>\n<p>Faire une com\u00e9die? J&rsquo;aimerais beaucoup. C&rsquo;est un genre difficile, mais je ne sais pas si nous en serions capables et si \u00e7a fait partie de nous. A un moment donn\u00e9, il faut arr\u00eater de r\u00eaver de choses impossibles. D&rsquo;autres sont l\u00e0 et le font beaucoup mieux que nous ne le ferions. Il faut rester modeste.<\/p>\n<p>C&rsquo;est aussi un rapport diff\u00e9rent au monde: quand je vois un homme tomber, je serais plus imm\u00e9diatement en liaison avec la douleur r\u00e9sultant de la chute que dans le moment de la chute qui fait rire. En m\u00eame temps, j&rsquo;admire un cin\u00e9aste comme Woody Allen, qui est bon dans les deux registres. J&rsquo;ai initi\u00e9 mes enfants tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 la com\u00e9die.<\/p>\n<p>Quand Rimbaud dit que <em>\u00abla morale est la faiblesse de la cervelle\u00bb,<\/em> il critique les moralistes, ceux qui emp\u00eachent la lib\u00e9ration des m\u0153urs et des individus. Quand je reprends cette phrase de Rimbaud, c&rsquo;est pour dire que cette faiblesse est le moment o\u00f9 la cervelle cesse de revendiquer son droit \u00e9go\u00efste de vivre, d&rsquo;\u00eatre le plus fort et laisse place \u00e0 l&rsquo;autre, lui serre la main, le rel\u00e8ve quand il est \u00e0 terre, l&#8217;embrasse, ne le tue pas.<\/p>\n<p>Tout le probl\u00e8me est de ne pas \u00eatre ang\u00e9lique avec \u00e7a. <em>\u00abJ&rsquo;ai horreur des belles \u00e2mes\u00bb,<\/em>comme disait Hegel. Il ne faut pas chercher \u00e0 id\u00e9aliser l&rsquo;\u00eatre humain, c&rsquo;est peut-\u00eatre le pire service qu&rsquo;on puisse lui rendre: <em>\u00ab\u00c0 force de faire l&rsquo;ange on fait la b\u00eate\u00bb<\/em>. Il faut que ce soit difficile parce que c&rsquo;est difficile de changer; cela suppose de perdre certaines images de soi, certains int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Cela me fait penser \u00e0 Ricoeur qui distingue l&rsquo;idem, l&rsquo;\u00eatre que vous restez \u00e0 travers le temps, et l&rsquo;ipse, un soi-m\u00eame qui inclut le changement, cette capacit\u00e9 \u00e0 devenir un autre pour soi-m\u00eame. C&rsquo;est ce que j&rsquo;aime dans le cin\u00e9ma. Il est cette conversation qui vous permet de vous voir autrement. Vous avez suivi un personnage avec lequel vous vous \u00eates identifi\u00e9, que vous avez rejet\u00e9 pour ensuite vous r\u00e9-identifier. Dans nos films, l&rsquo;identification n&rsquo;est pas fig\u00e9e. On ne dit pas: <em>\u00abVous \u00eates avec le bon, avancez avec lui.\u00bb<\/em>Nous nous adressons \u00e0 un spectateur qui peut se d\u00e9coller de lui-m\u00eame, penser, \u00eatre deux en soi-m\u00eame.<\/p>\n<div class=\"tablet-outside\">\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>S\u00e9lectionn\u00e9 en comp\u00e9tition au dernier Festival de Cannes, <em>Deux jours, une nuit<\/em> est le grand film bavard des fr\u00e8res Dardenne. Sandra (Marion Cotillard) est licenci\u00e9e suite \u00e0 un vote des employ\u00e9s de son \u00e9quipe qui pr\u00e9f\u00e8rent garder leur prime plut\u00f4t que de la voir rester dans l&rsquo;entreprise. La jeune femme obtient de r\u00e9organiser le vote le lundi suivant et tente durant le week-end de convaincre ses coll\u00e8gues de renoncer \u00e0 leurs 1.000 euros.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le commerce humain est l&rsquo;affaire du cin\u00e9ma des Dardenne, comme le montre ce brillant film politique et sceptique au sens cavellien du terme. On pense \u00e0 ces mots d&rsquo;Emerson, \u00e0 la <em>\u00abmer infranchissable\u00bb<\/em>de son superbe essai <em>La confiance en soi<\/em>: <em>\u00abLe monde avec lequel je suis en conversation dans la ville et dans les fermes n&rsquo;est pas le monde que je pense.\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/MFa4GQYZzhQ\" width=\"570\" height=\"428\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/div>\n<\/div>\n<p>Nous nous sommes inspir\u00e9s de <em>La mis\u00e8re du monde <\/em>de Pierre Bourdieu et de faits r\u00e9els qui se d\u00e9roulent en Belgique, en Italie, en Europe, aux Etats-Unis, qui sont toujours les m\u00eames: une partie d&rsquo;une \u00e9quipe de travailleurs accepte qu&rsquo;un des leurs soit licenci\u00e9 ou d\u00e9plac\u00e9 dans un autre secteur de l&rsquo;usine ou mis \u00e0 la retraite, parce que cet individu est moins performant.<\/p>\n<p>Ca, c&rsquo;est juste un point de d\u00e9part. Ce qui nous int\u00e9ressait, c&rsquo;est le dispositif. La femme qui va de maison en maison. Nous avons port\u00e9 cette histoire pendant quatorze ans et nous en avons fait un film parce qu&rsquo;il y a eu la crise de 2008, dont les s\u00e9quelles sociales se font sentir aujourd&rsquo;hui. Nous voulions raconter comment des individus se mettent \u00e0 la place d&rsquo;un autre. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on appelle l&rsquo;imagination morale.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre plus exact, ce n&rsquo;est pas se mettre \u00e0 la place de l&rsquo;autre, mais \u00eatre mis \u00e0 la place de l&rsquo;autre, par l&rsquo;autre. C&rsquo;est une injonction, qu&rsquo;on peut refuser. C&rsquo;est le drame du film. Certains aimeraient pouvoir aider Sandra mais ils ne peuvent pas, ils n&rsquo;en ont pas les moyens. D&rsquo;autres ont dit non pendant le vote et changent d&rsquo;avis durant ce week-end. Parce qu&rsquo;ils voient Sandra, parce qu&rsquo;il y a le face-\u00e0-face entre elles et eux. Cela aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent si elles les avait vus en groupe. Le groupe serait rest\u00e9 solidaire et aurait continu\u00e9 de demander sa prime. Mais ils ne sont pas responsables de la situation qui est cr\u00e9\u00e9e par le patron et par la situation \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Pour rebondir sur ce que dit Emerson, il faut admettre qu&rsquo;on est toujours s\u00e9par\u00e9 de l&rsquo;autre. On n&rsquo;est pas l&rsquo;Autre, sauf si on est ali\u00e9n\u00e9, sauf si on est malade d&#8217;empathie. L&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;identification est synonyme d&rsquo;esclavage, de passivit\u00e9, comme avec Igor qui ne vit qu&rsquo;\u00e0 travers son p\u00e8re dans <em>La Promesse<\/em> et va se s\u00e9parer de lui.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me de Sandra dans le film, c&rsquo;est qu&rsquo;elle pense qu&rsquo;elle n&rsquo;existe plus pour les autres et pour elle-m\u00eame. C&rsquo;est ce qui la conduit \u00e0 tenter de se supprimer, de supprimer le d\u00e9chet qu&rsquo;elle pense \u00eatre et qu&rsquo;elle pense que les autres pensent qu&rsquo;elle est. L\u00e0, on a une forme de s\u00e9paration pathologique, sociologique, \u00e9conomique et affective puisqu&rsquo;elle pense que son mari ne peut pas l&rsquo;aider. Puis il y a une s\u00e9paration qui consiste \u00e0 accepter qu&rsquo;on est un \u00eatre mortel, fini, qu&rsquo;on n&rsquo;est pas l&rsquo;autre. Tous ces mouvements populistes, racistes, religieux, fanatiques, li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;enracinement tentent de supprimer cette s\u00e9paration qui fait de nous un individu.<\/p>\n<p>Notre solitude est irr\u00e9vocable. C&rsquo;est cela, il me semble, la maturit\u00e9 politique. De ce point de vue, la d\u00e9mocratie reste le meilleur r\u00e9gime politique. Elle n&rsquo;instaure pas la peur. La libert\u00e9 qu&rsquo;elle d\u00e9fend exige d&rsquo;\u00eatre un individu s\u00e9par\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, je suis plus inquiet qu&rsquo;il y a dix ou quinze ans. Le besoin d&rsquo;appartenance est beaucoup plus important. Par l\u00e0, j&rsquo;entends un individu qui ne veut pas \u00eatre face \u00e0 lui-m\u00eame, face \u00e0 sa mort, face \u00e0 ses limites, qui n&rsquo;a plus de division en lui-m\u00eame.<\/p>\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>Retour \u00e0 la com\u00e9die. Nous visionnons trois extraits de <em>Comment savoir<\/em> de James L. Brooks. Deux raisons \u00e0 ce choix: la continuit\u00e9 avec la com\u00e9die de remariage et les points de d\u00e9part (c&rsquo;est le cas de le dire) communs entre ce film et <em>Deux jours, une nuit.<\/em> Une jeune femme est \u00e9vinc\u00e9e de son groupe parce qu&rsquo;elle est jug\u00e9e moins performante qu&rsquo;avant et ce divorce d&rsquo;avec le monde est un nouveau d\u00e9part, le commencement d&rsquo;une nouvelle vie, pour le meilleur, tout particuli\u00e8rement sur le plan sentimental.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans <em>Comment savoir,<\/em> il s&rsquo;agit de la joueuse de softball Reese Witherspoon et de sa rencontre avec Paul Rudd, fils \u00e0 papa, personnage candide \u00e0 la Capra injustement accus\u00e9 d&rsquo;une fraude financi\u00e8re. Le monde est cynique mais, comme Luc Dardenne l&rsquo;\u00e9crit dans <em>Sur l&rsquo;affaire humaine<\/em>, <em>\u00able regard cynique n&rsquo;est pas le plus profond\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/how-do-you-know-jack-nicholson-paul-rudd.jpg\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<p>Le cynisme dont on parle dans nos films, c&rsquo;est la parole, la pens\u00e9e ou le discours de celui qui dit que c&rsquo;est une illusion de croire qu&rsquo;un individu est capable d&rsquo;un geste moral, amical, de bont\u00e9. Il y aurait toujours un int\u00e9r\u00eat derri\u00e8re \u00e7a. L&rsquo;\u00eatre humain est toujours plus bas que l&rsquo;endroit o\u00f9 il se voit.<\/p>\n<p>Nos personnages ne combattent pas cela ouvertement. Ils ne ma\u00eetrisent pas leur destin\u00e9e. C&rsquo;est le fruit du hasard. Il n&rsquo;y a pas de volont\u00e9, de plan pour s&rsquo;am\u00e9liorer. Ils n&rsquo;ont pas de vis\u00e9e, ils n&rsquo;ont pas comme objectif de se comporter de mani\u00e8re exemplaire. Nous ne faisons pas des films \u00e0 th\u00e8se. Mais en faisant ce qu&rsquo;ils font et comme malgr\u00e9 eux, par l&rsquo;action, par leurs gestes, par leurs regards, ils sont amen\u00e9s \u00e0 devenir diff\u00e9rents, \u00e0 se convertir, \u00e0 travers un \u00e9change ou un conflit, car le rapport n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement pacifique.<\/p>\n<p>Le fond du fond de notre cin\u00e9ma, c&rsquo;est de dire que l&rsquo;homme n&rsquo;est pas un loup pour l&rsquo;homme, alors que les cyniques vous diront toujours le contraire. Ils ne voient pas les choses telles qu&rsquo;elles sont, pour citer Oscar Wilde. Ils les voient telles qu&rsquo;ils voudraient qu&rsquo;elles soient. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;opposer une humanit\u00e9 \u00abloup\u00bb et une humanit\u00e9 \u00abagneau\u00bb mais de dire que le cynique trouvera toujours la justification de tous les comportements immoraux ou moraux.<\/p>\n<p>Nos personnages, sans en faire la d\u00e9monstration, parce que nos films ne d\u00e9montrent pas, parviennent \u00e0 commettre des actions qui n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, personnels.<\/p>\n<p>C&rsquo;est, encore une fois, la m\u00eame famille morale que la com\u00e9die de remariage mais sans la parole, sans le langage, avec lequel nos personnages ont du mal. Il y a langage mais plut\u00f4t par les regards, par les gestes. C&rsquo;est une conversation sans humour puisqu&rsquo;on y approche souvent du meurtre, ou de la suppression de l&rsquo;autre. Cette trajectoire permet l&rsquo;accouchement d&rsquo;une autre personne dans la personne.<\/p>\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong>Le cin\u00e9ma des Dardenne est plus avare encore de musique que de paroles. Il y avait donc de quoi \u00eatre surpris par les quelques notes de Beethoven dans <em>Le Gamin au v\u00e9lo<\/em>. Une nouveaut\u00e9 qui r\u00e9sonne avec ce que Luc Dardenne appelle<em> \u00abl&rsquo;oreille absolue de l&rsquo;amour\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/qSeg69d3CQ8\" width=\"550\" height=\"413\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/div>\n<p>Quand vous naissez, vous vivez une p\u00e9riode d&rsquo;amour infini, absolu. Vous n&rsquo;\u00eates pas dans une d\u00e9pendance qui pourrait \u00e0 un moment donn\u00e9 \u00eatre contrari\u00e9e. Vous \u00eates pris par l&rsquo;autre qui vous rassure totalement. Vous \u00eates en pleine confiance. Aucune peur, aucun sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 ne se manifeste, m\u00eame si ces instants peuvent \u00eatre perturb\u00e9s par la vie quotidienne et les relations humaines, une m\u00e8re qui vous crie apr\u00e8s, un p\u00e8re absent, etc. Toujours est-il que votre esprit et votre \u00eatre entier trouve une forme de qui\u00e9tude \u00e0 travers cet amour absolu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est cela que la musique exprime dans <em>Le Gamin au v\u00e9lo.<\/em> C&rsquo;est une caresse. Elle enveloppe le personnage qui souffre. C&rsquo;est cela l&rsquo;amour qu&rsquo;il attend. Il cherche quelqu&rsquo;un qui soit tout pour lui, m\u00eame s&rsquo;il va devoir relativiser. Ce serait d&rsquo;ailleurs dangereux qu&rsquo;il soit tout pour Samantha <em>[C\u00e9cile de France, ndlr]<\/em>, la coiffeuse qui le recueille, qu&rsquo;elle l&#8217;emp\u00eache d&rsquo;exister, de se s\u00e9parer, de partir.<\/p>\n<p>La musique de Beethoven nous a sembl\u00e9 annoncer ce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas encore rencontr\u00e9. Elle raconte ce qu&rsquo;il lui manque. C&rsquo;est difficile pour un enfant de vivre un tel d\u00e9samour, d&rsquo;accepter que la seule personne sur qui vous pouvez compter ne r\u00e9ponde pas pr\u00e9sent. C&rsquo;est impossible, m\u00eame.<\/p>\n<div class=\"tablet-inside\">\n<p><strong><strong>Avant de choisir comme titre <em>L&rsquo;Enfant, <\/em>film qui leur rapportera leur deuxi\u00e8me Palme d&rsquo;Or, les fr\u00e8res Dardenne parlaient de \u00abLa force de l&rsquo;amour\u00bb. Il faut un l\u00e9ger infl\u00e9chissement de sc\u00e9nario pour que <em>Le Silence de Lorna<\/em> deviennent une com\u00e9die de remariage, avec des espaces s\u00e9par\u00e9s comme dans <em>New York-Miami<\/em> de Capra.<\/strong><\/strong><\/p>\n<p><strong><strong>La love story entre deux personnes pourrait-elle \u00eatre l&rsquo;avenir du cin\u00e9ma des Dardenne?<\/strong><\/strong><\/p>\n<p><strong><img decoding=\"async\" class=\"doksoft_image_img\" src=\"http:\/\/www.slate.fr\/sites\/default\/files\/photos\/lenfant.jpg\" alt=\"\" \/><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 des histoires d&rsquo;amour. Pour moi, <em>L&rsquo;Enfant <\/em>en est une. L&rsquo;histoire entre Lorna et Claudy aussi.<\/p>\n<div class=\"article_insert notice\">\n<div class=\"element\">\n<p>Remerciements aux 30<sup>e<\/sup> Rencontres Cin\u00e9ma de Gindou et \u00e0 S\u00e9bastien Lasserre, co-responsable de la programmation.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p class=\"article_author strong_purple_links\"><a href=\"http:\/\/www.slate.fr\/source\/69531\/nathan-reneaud\" target=\"_blank\">Nathan Reneaud<\/a><\/p>\n<p class=\"article_author strong_purple_links\">http:\/\/www.slate.fr\/story\/92003\/entretien-tablette-luc-dardenne-philosophie<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Luc Dardenne: \u00abJe ne sais pas si on peut dire que je suis philosophe\u00bb Nathan Reneaud Culture 05.10.2014 &#8211; 12 h 28mis \u00e0 jour le 06.10.2014 \u00e0 23 h 04 Luc Dardenne, lors du Festival de Cannes 2009. REUTERS\/Jean-Paul P\u00e9lissier. Double Palme d&rsquo;or avec son fr\u00e8re Jean-Pierre pour \u00abRosetta\u00bb et \u00abL&rsquo;Enfant\u00bb, l&rsquo;auteur de \u00abDeux jours, une nuit\u00bb est aussi un passionn\u00e9 de philosophie. Il s&rsquo;est pr\u00eat\u00e9 pour Slate au jeu de l&rsquo;entretien tablette, o\u00f9 les questions s&rsquo;appuient sur des images, des vid\u00e9os, des extraits de livres&#8230; On conna\u00eet le cin\u00e9aste qui ne travaille jamais sans son fr\u00e8re, moins<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":584,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-902","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/902","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=902"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/902\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":903,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/902\/revisions\/903"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/584"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=902"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}