{"id":656,"date":"2013-11-04T02:35:53","date_gmt":"2013-11-04T01:35:53","guid":{"rendered":"http:\/\/laphilo.com\/blog\/?page_id=656"},"modified":"2013-11-04T03:03:30","modified_gmt":"2013-11-04T02:03:30","slug":"le-corps-du-philosophe","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/cinephilo\/le-corps-du-philosophe\/","title":{"rendered":"Le corps du philosophe"},"content":{"rendered":"<figure style=\"width: 280px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" \" alt=\"File:Jean-Luc Nancy 20100328 Salon du livre de Paris 4.jpg\" src=\"http:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/a\/a9\/Jean-Luc_Nancy_20100328_Salon_du_livre_de_Paris_4.jpg\/400px-Jean-Luc_Nancy_20100328_Salon_du_livre_de_Paris_4.jpg\" width=\"280\" height=\"420\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">Jean-Luc Nancy, philosophe<\/figcaption><\/figure>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Jean-Luc Nancy<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Luc Nancy, philosophe reconnu au niveau national et international, vit et enseigne \u00e0 Strasbourg depuis plus de trente ans. Il a subi \u00e0 l\u2019h\u00f4pital civil de Strasbourg une transplantation cardiaque, dont il a parl\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans un livre intitul\u00e9 \u00ab L\u2019intrus \u00bb.<br \/>\nEn partant de l\u2019exp\u00e9rience de sa greffe d\u2019un coeur, Jean- Luc Nancy nous parle du rapport au corps dans notre soci\u00e9t\u00e9, th\u00e8me qui est au centre de sa r\u00e9flexion philosophique.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Le corps du philosophe<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est un film sur \u00ab\u00a0le corps et la pens\u00e9e\u00a0\u00bb \u00e0 la rencontre desquelles nous allons en nous approchant du corps et de la pens\u00e9e du philosophe Jean-Luc Nancy. Ce philosophe fran\u00e7ais de 60 ans a subi une greffe du c\u0153ur, il y a de cela neuf ans. Depuis, il vit, passe ses examens m\u00e9dicaux, bricole, \u00e9crit, abat des arbres, enseigne avec ce c\u0153ur de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa situation tout \u00e0 fait singuli\u00e8re de penseur (il pense le corps) et d&rsquo;homme ayant affront\u00e9 une telle \u00e9preuve (il pense le corps \u00e0 partir de son corps greff\u00e9) nous confronte diff\u00e9remment \u00e0 un philosophe et \u00e0 la philosophie. Pour les gens, un philosophe est avant tout une t\u00eate, un cerveau, un esprit et peut-\u00eatre une \u00e2me. Ici, c\u2019est un corps qui pense.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Extrait du film<\/h3>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"810\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/q2JgLWgtVNo?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>G\u00e9n\u00e9rique<\/h3>\n<ul>\n<li>Auteur-R\u00e9alisateur : Marc Gr\u00fcn<\/li>\n<li>Production \/ Diffusion : Le Meilleur des mondes, France 3 Alsace, TV 10 Angers<\/li>\n<li>Participation :\u00a0R\u00e9gion Alsace, CNC, Communaut\u00e9 urbaine de Strasbourg (CUS), Procirep, CNL (Centre national du livre)<\/li>\n<li>Organisme(s) d\u00e9tenteur(s) ou d\u00e9positaire(s) :\u00a0Le Meilleur des mondes, BPI (Biblioth\u00e8que publique d&rsquo;information)<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"color: #222222; font-size: 2.25em; font-weight: bold; line-height: 1em;\">Jean-Luc Nancy : Un entretien sur le corps<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: 'Times New Roman';\"><strong>Propos recueillis par Emanuel Alloa<\/strong><br \/>\n<\/span><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #0000ff; font-family: 'Times New Roman';\"><a href=\"http:\/\/www.atopia.tk\/index.php?option=com_content&amp;task=view&amp;id=41&amp;Itemid=53&amp;lang=fr\">http:\/\/www.atopia.tk:80\/index.php?option=com_content&amp;task=view&amp;id=41&amp;Itemid=53&amp;lang=fr<\/a><\/span><\/span><br \/>\n<strong><span style=\"font-family: 'Times New Roman';\"><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Luc Nancy, vous \u00eates \u2013 \u00e0 maints \u00e9gards \u2013 un survivant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab A maints \u00e9gards \u00bb dites-vous\u2026 J\u2019ai envie de devenir aussit\u00f4t questionneur : comment l\u2019entendez-vous ? Mais vous me pr\u00e9ciserez cela plus tard. J\u2019essaie d\u2019abord de vous comprendre, ou de vous deviner. Survivant, \u00e0 coup s\u00fbr je le suis au sens o\u00f9 je serais mort en 1991 s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 possible de me greffer un c\u0153ur. Ce qui veut dire ou bien que dix ans plus t\u00f4t je serais mort, ou bien que sans un greffon disponible \u00e0 temps je serais mort (il me restait, lorsqu\u2019on m\u2019a greff\u00e9, environ six mois \u00e0 vivre). En 1997 aussi j\u2019aurais pu mourir du lymphome provoqu\u00e9 par le traitement de la greffe (c\u2019est un des effets possibles, heureusement assez rare, de la ciclosporine, laquelle comme vous le savez emp\u00eache le rejet du greffon\u2026 ambivalence du pharmakon !), si un traitement en partie nouveau n\u2019avait \u00e9t\u00e9 alors en train d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019essai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en vous r\u00e9pondant ainsi, outre que je m\u2019interroge toujours sur votre \u00ab maints \u00bb, j\u2019en viens \u00e0 me dire que ces deux formes de \u00ab survie \u00bb sont apr\u00e8s tout tr\u00e8s banales : qui ne pourrait dire : \u00ab \u00e0 tel moment, si telle circonstance ne l\u2019avait \u00e9vit\u00e9, j\u2019aurais pu, ou d\u00fb, mourir \u00bb ? par exemple quelqu\u2019un qui n\u2019est pas all\u00e9, parce qu\u2019il \u00e9tait souffrant, au World Trade Center lors du \u00ab 11 septembre \u00bb ; ou qui avait annul\u00e9 un voyage en Indon\u00e9sie lors du tsunami ; ou bien qui a r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 une maladie tr\u00e8s grave. Par exemple, en ce moment m\u00eame, un habitant de la R\u00e9union, expos\u00e9 au Chikunguya (j\u2019ai un ami qui revient juste de l\u00e0-bas). Ainsi je peux vous dire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 15 ans j\u2019aurais pu mourir en mer, tomb\u00e9 d\u2019un petit bateau renvers\u00e9 par une temp\u00eate, mais de la c\u00f4te on est venu nous chercher (j\u2019\u00e9tais avec mon p\u00e8re). Mais quoi encore ? On m\u2019a souvent racont\u00e9 que je suis n\u00e9 \u00e9trangl\u00e9 par mon cordon ombilical et qu\u2019il avait fallu me d\u00e9gager et me faire reprendre ma respiration \u2013 d\u00e9j\u00e0 perdue \u00e0 peine trouv\u00e9e ! J\u2019imagine que plus d\u2019un nouveau-n\u00e9 est mort de mani\u00e8re analogue\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, que veut dire \u00ab survivre \u00bb ? La vie n\u2019est-elle pas toujours une \u00e9chapp\u00e9e \u00e0 la mort ? Et cette \u00e9chapp\u00e9e \u00e0 la mort \u2013 qui en m\u00eame temps ne cesse d\u2019aller vers la mort, bien s\u00fbr \u2013 qu\u2019est-elle sinon la vie m\u00eame \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire non pas le grand mouvement de tout le vivant du monde, v\u00e9g\u00e9tal et animal, qui pour sa part int\u00e8gre en lui la mort des individus, toutes les morts, de la plus pr\u00e9coce \u00e0 la plus tardive, mais au contraire le tout petit, le mince mouvement singulier d\u2019un \u00ab quelque un \u00bb qui glisse de mani\u00e8re fortuite sa \u00ab propre \u00bb vie au sein de et en marge de ce grand vivant ? Ce \u00ab quelque un \u00bb, ce \u00ab un quelconque \u00bb dans la fortuit\u00e9 de son \u00e9chapp\u00e9e singuli\u00e8re, toujours c\u00f4toy\u00e9e par la grande \u00ab vie-mort \u00bb de l\u2019ensemble, ne vit pas au m\u00eame sens : il sur-vit, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est toujours en \u00e9chapp\u00e9e, en fr\u00f4lement d\u2019inexistence, en contingence, et que, en m\u00eame temps, il est au-del\u00e0 de la grande vie du tout. Il est dans la \u00ab survie \u00bb au sens que Derrida donnait \u00e0 ce mot : plus que la vie. Mais ce \u00ab plus \u00bb est un \u00ab moins \u00bb : moins que la Vie comme entretien de soi et auto-affection, mais plus qu\u2019elle comme exposition \u00e0 la chance, \u00e0 la fortuit\u00e9 de l\u2019exister\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec cela, je n\u2019ai pas encore sans doute devin\u00e9 tous les \u00ab \u00e9gards \u00bb auxquels vous pensiez\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fond, si je vous comprends bien, il faudrait entendre ce double \u00ab \u00e0 \u00bb dans toute survie. \u00ab Survivre \u00e0 \u00bb, c\u2019est \u00e0 la fois un a quo et un ad quem, un \u00ab depuis \u00bb et un \u00ab vers \u00bb. Cela me rappelle un conte persan de cet homme de la ville de Shiraz qui, apprenant que la mort viendrait le chercher le lendemain, attelle son cheval pour s\u2019\u00e9loigner au plus vite de Shiraz. Le soir, \u00e9puis\u00e9, il arrive aux portes d\u2019Ispahan o\u00f9 se tient la mort qui affiche son \u00e9tonnement : \u00ab Mais que fais-tu donc d\u00e9j\u00e0 ici ? Je ne t\u2019attendais que demain\u2026 \u00bb Vous \u00e9voquez quelque chose de semblable dans la nouvelle postface \u00e0 L\u2019Intrus. Le temps qui passe serait \u00e0 la fois ce qui vous \u00e9loigne et qui vous rapproche de ce \u00e0 quoi vous, ce \u00e0 quoi nous survivons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui. Mais vous m\u2019aviez annonc\u00e9 une deuxi\u00e8me question, et je ne la discerne pas dans votre r\u00e9ponse, dont je trouve en revanche qu\u2019elle d\u00e9veloppe tr\u00e8s bien une pens\u00e9e qui vous appartient. Peut-\u00eatre pourrais-je seulement ajouter ceci : la mort, on la rencontre in\u00e9vitablement, et la fuir ne fait qu\u2019y mener, mais l\u00e0 encore sur le mode de l\u2019impr\u00e9visible. Or cette impr\u00e9visibilit\u00e9, qui est aussi la raison pour laquelle nous ne pouvons pas croire \u00e0 notre mort, et qui demeure ce qu\u2019elle est alors m\u00eame que tous les signes concrets peuvent \u00eatre rassembl\u00e9s pour un pronostic proche (je ne parle pas ici de moi, mais de personnes que je connais ou que j\u2019ai connues) et que m\u00eame un m\u00e9decin ne peut se prononcer qu\u2019\u00e0 une \u00e9ch\u00e9ance extr\u00eamement br\u00e8ve, cette impr\u00e9visibilit\u00e9 que seule peut annuler l\u2019administration d\u2019une substance l\u00e9thale \u2013 et dans ce cas, qu\u2019en est-il de l\u2019 \u00ab anticipation \u00bb, de la \u00ab pr\u00e9vision \u00bb ? qu\u2019est-ce qui est en v\u00e9rit\u00e9 \u00ab pr\u00e9vu \u00bb ? que voit-on venir ? \u2013 cette impr\u00e9visibilit\u00e9, donc, est aussi ce qui forme la \u00ab survie \u00bb ad quem selon votre expression (ou ad quod , car il est remarquable que, lapsus ou non, vous ayez employ\u00e9 un masculin et non un neutre\u2026). Comme je ne peux pas aller \u00ab vers la mort \u00bb, je vais \u00ab vers \u00bb autre chose, tout en sachant que la vie va vers la mort. En moi un autre que le vivant, et que le vivant-sachant, va vers\u2026 quoi ? (ou qui ? \u2013 pour reprendre votre masculin, qui pourrait aussi \u00eatre un f\u00e9minin !) Peut-\u00eatre pourrait-on dire que ce \u00ab survivant \u00bb va vers\u2026 la survie elle-m\u00eame : si celle-ci est \u00ab plus que la vie \u00bb, elle est le non-rapport \u00e0 soi, la ni-conservation-ni-transformation de soi, la sortie de soi vers une absoluit\u00e9 hors espace et hors temps \u2013 cette eternitas dont Spinoza dit que nous nous sentons pourvus, que c\u2019est m\u00eame l\u00e0 notre experientia&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Survie \u00bb d\u00e8s lors m\u2019appara\u00eet aussi un terme risqu\u00e9, pouvant glisser vers une \u00ab super-vie \u00bb, une vie d\u2019au-del\u00e0, bref un retour insidieux vers une croyance religieuse. (Assur\u00e9ment, il faudrait aussi bien r\u00e9interpr\u00e9ter ce genre de croyance, l\u2019arracher \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u2019une \u00ab seconde \u00bb ou \u00ab nouvelle \u00bb vie. Mais laissons cela pour le moment.) Il faudrait dire \u00ab autre que la vie \u00bb, pr\u00e9cis\u00e9ment au lieu d\u2019une \u00ab autre vie \u00bb. Or l\u2019autre que la vie, c\u2019est la mort\u2026 Il s\u2019agit de penser la mort ou plut\u00f4t dans la mort cet autre que la vie qui est lui-m\u00eame autre que la cessation de la vie, l\u2019extinction et la disparition d\u2019un \u00ab soi \u00bb. Et donc la sortie de ce soi hors de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019 \u00ab\u00a0intrus\u00a0\u00bb apporte pourrait \u00eatre ce sentiment que cet \u00ab autre \u00bb qui n\u2019est pas un contraire, pas une n\u00e9gation, bien qu\u2019autre absolu, s\u2019est d\u00e9j\u00e0 de mani\u00e8re sensible introduit en moi. Toutefois, il ne s\u2019agit pas de dire que je rencontrerais cet autre dans la mort. Pr\u00e9cis\u00e9ment non, car par sa nature d\u2019autre il n\u2019est pas rencontrable. La mort impr\u00e9visible et inconnaissable, inappropriable, signifie ceci : l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de cet autre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cet autre qui est \u00ab\u00a0moi hors de moi\u00a0\u00bb, ou encore qui est le hors au milieu de moi, l\u2019ouvrant, m\u2019ouvrant au dehors aussi bien qu\u2019\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de \u00ab moi \u00bb, mais v\u00e9rit\u00e9 en tant qu\u2019inappropriable. Cela revient \u00e0 dire diff\u00e9remment ce que dit Heidegger de la \u00ab\u00a0plus propre possibilit\u00e9\u00a0\u00bb\u00bb du <em>Dasein<\/em> comme impossibilit\u00e9 de vivre sa mort. Cela reste sans doute ind\u00e9passable \u2013 sauf sur ce point, que \u00ab le plus propre \u00bb, ici, est pr\u00e9cis\u00e9ment impropre et d\u00e9propriant, et que le qualifier de \u00ab plus propre \u00bb induit la tentation d\u2019une sorte de surappropriation insidieuse, sur un mode h\u00e9ro\u00efque en particulier. Nous n\u2019\u00e9vitons pas de r\u00eaver, de souhaiter une mort h\u00e9ro\u00efque, ou bien souveraine, c\u2019est-\u00e0-dire ne reculant pas devant la mort (pour reprendre le mot de Hegel sur \u00ab\u00a0das Leben des Geistes\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut donc bien, contre ce r\u00eave, laisser la mort \u00e0 son office impr\u00e9visible, et nous-m\u00eames \u00e0 notre faiblesse, \u00e0 notre peur, \u00e0 notre inconscience pour finir. (C\u2019est le mod\u00e8le de la conscience qui nous taraude\u2026) Il faut en revanche \u00ab\u00a0survivre\u00a0\u00bb \u00e0 chaque instant : toujours se rapporter \u00e0 l\u2019autre-que-la-vie et \u00e0 l\u2019autre-que-soi. Se confier ainsi aux autres, aussi, au sens des autres concrets d\u00e9termin\u00e9s qui sont la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00a0\u00bbautre\u00a0\u00bb absolu. Non seulement les autres hommes, leurs pens\u00e9es de nous, notre place dans leurs vies, mais les autres <em>\u00e9tants<\/em> jusqu\u2019\u00e0 la terre o\u00f9 nous \u00ab\u00a0retournerons\u00a0\u00bb, au <em>pulvis in quem reverteris<\/em>\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, aller vers\u2026 la poussi\u00e8re autant que vers l\u2019absolu, aller vers la poussi\u00e8re de l\u2019absolu\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je souhaiterais reprendre votre expression du &lsquo;hors au milieu de moi\u00a0\u00bb. Dans \u00ab\u00a0L\u2019Intrus\u00a0\u00bb, cet incomparable t\u00e9moignage autographique (mais ne vaudrait-il pas mieux dire x\u00e9nographique ?) vous indiquez que l\u2019intrus n\u2019est pas tant celui qui p\u00e9n\u00e8tre dans le propre que celui qui, en tant qu\u2019intrus, s\u2019y loge d\u00e9j\u00e0. Son op\u00e9ration consisterait alors moins en une intrusion qu\u2019en ce que vous nommez une \u00ab\u00a0extrusion\u00a0\u00bb ouvrante. Il me semble apercevoir dans votre \u0153uvre une attention r\u00e9currente \u00e0 la question de l\u2019 \u00ab\u00a0ouvrage\u00a0\u00bb. Quel lien y a-t-il entre votre r\u00e9flexion sur le d\u00e9soeuvrement et cette ouverture de l\u2019extrusion ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Hors au milieu de moi\u00a0\u00bb, oui : pr\u00e9cisions que le seul \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb qui en soit vraiment un n\u2019est jamais celui qu\u2019on voit par sa fen\u00eatre, qui n\u2019est \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb que par diff\u00e9rence avec le \u00ab\u00a0dedans\u00a0\u00bb. Le vrai dehors n\u2019est pas un autre dedans que ce dedans-ci : il est au c\u0153ur (c\u2019est le cas de le dire !) du dedans. Le mod\u00e8le ici pour moi serait la phrase de Wittgenstein : \u00ab\u00a0Le sens du monde est hors du monde.\u00a0\u00bb Comme cette phrase n\u2019est pas celle de quelqu\u2019un qui croirait \u00e0 un autre monde transcendant au n\u00f4tre, \u00e0 un \u00ab\u00a0arri\u00e8re-monde\u00a0\u00bb pour parler comme Nietzsche, elle ne peut pas signifier autre chose que ceci : le sens du monde est \u00ab\u00a0dans\u00a0\u00bb le monde un \u00ab\u00a0hors\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire une ouverture, une b\u00e9ance qu\u2019on peut comprendre comme blessure ou comme voie d\u2019acc\u00e8s \u2013 d\u2019entr\u00e9e et de sortie \u2013 ou encore comme bouche, oreille, narine, anus, sexe, \u0153il. Vous pouvez imaginer sans peine comment chacune de ces ouvertures peut donner lieu \u00e0 une ample variation sur la modalit\u00e9 propre de hors qu\u2019elle \u00e9voque : le hors du souffle, celui du d\u00e9sir, celui de l\u2019excr\u00e9ment, celui de la parole, celui des sensations de toutes sortes, et pour finir sous chacun de ces modes une modalisation du \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire du renvoi de \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb \u00e0 de l\u2019autre, \u00e0 du \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, je dirais : \u00e0 ce qui de l\u2019autre est dehors ou fait dehors, c\u2019est-\u00e0-dire non pas pr\u00e9sence d\u2019un autre devant moi (avec son propre \u00ab\u00a0dedans\u00a0\u00bb) mais non-fermeture, non-retour en soi, ni de l\u2019autre, ni de moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 ce qu\u2019ouvre le hors : la non-cl\u00f4ture du dedans, sa d\u00e9closion. Ainsi, de m\u00eame qu\u2019en effet, puisque vous me le rappelez, j\u2019ai pens\u00e9 que l\u2019\u00a0\u00bbintrus\u00a0\u00bb en moi \u00e9tait moins l\u2019organe greff\u00e9 depuis le corps d\u2019un autre que mon propre c\u0153ur se soustrayant \u00e0 son service organique et s\u2019\u00a0\u00bbextrudant\u00a0\u00bb en quelque sorte de lui-m\u00eame (d\u2019autant que dans mon cas ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019effet d\u2019une maladie, c\u2019\u00e9tait cong\u00e9nital), de m\u00eame mon c\u0153ur spirituel, si vous permettez cette expression, ou mon c\u0153ur ontologique, essentiel, voire mystique si vous pr\u00e9f\u00e9rez (au sens du \u00ab\u00a0corps mystique\u00a0\u00bb) est en moi ce qui s\u2019ouvre et qui s\u2019extrait de \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de ce retour-en-soi ou \u00e0-soi que le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb implique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes hors de nous, essentiellement. L\u2019\u00e9tat qu\u2019on d\u00e9signe en fran\u00e7ais comme \u00ab\u00a0\u00eatre hors de soi\u00a0\u00bb &#8211; l\u2019exasp\u00e9ration de la col\u00e8re, l\u2019extr\u00eame irritation du d\u00e9sir, l\u2019exaltation de la passion, l\u2019enthousiasme de l\u2019admiration, de l\u2019ambition ou de l\u2019adoration, tout cela qui \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb sort de \u00ab\u00a0nous-m\u00eame\u00a0\u00bb ouvre bel et bien un hors selon lequel nous ne revenons pas \u00e0 nous, nous ne nous recouvrons pas nous-m\u00eame ni ne nous retrouvons. Il ne s\u2019agit pas d\u2019invoquer une folie. Les mod\u00e8les de la folie qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9gnants nagu\u00e8re renvoyaient bien \u00e0 quelque chose de ce que je dis \u2013 mais avec le d\u00e9faut d\u2019impliquer une alt\u00e9ration du \u00ab soi \u00bb qui reste une alt\u00e9ration de soi. Tandis que le hors qui nous ouvre et qui s\u2019ouvre en nous ouvre notre \u00ab\u00a0en\u00a0\u00bb, notre \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb \u00e0 tout autre chose qui ne l\u2019alt\u00e8re pas, qui le projette seulement loin, tr\u00e8s loin, infiniment loin \u00ab\u00a0au c\u0153ur\u00a0\u00bb de lui-\u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puisque vous ajoutez une question sur l\u2019\u0153uvre, l\u2019ouvrage et le d\u00e9soeuvrement, je dirais ceci : le d\u00e9soeuvrement ouvre l\u2019\u0153uvre, il l\u2019ouvre en son beau milieu. Il ne vient pas apr\u00e8s elle, il vient en elle et par elle. C\u2019est bien pour cette raison qu\u2019une \u0153uvre toujours ouvre au c\u0153ur de son \u00ab\u00a0auteur\u00a0\u00bb une b\u00e9ance par laquelle se montre que l\u2019\u0153uvre n\u2019est pas \u00ab\u00a0la sienne\u00a0\u00bb, qu\u2019elle se cr\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame \u2013 elle qui n\u2019est pas un \u00ab\u00a0m\u00eame\u00a0\u00bb, elle qui n\u2019est rien d\u2019autre pour finir qu\u2019une ouverture, un hors. Le jeu de mots avec \u00ab\u00a0hors d\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb est trop pr\u00e8s pour \u00eatre \u00e9vit\u00e9, mais il n\u2019apporte rien. Car on n\u2019est pas \u00ab\u00a0hors d\u2019oeuvre\u00a0\u00bb : on est hors dans l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus une \u0153uvre est grande, plus elle est b\u00e9ante et plus nous n\u2019en finissons pas de plonger dans cette b\u00e9ance\u2026 Comment est-il possible de toujours relire Sophocle ? de toujours revoir C\u00e9zanne ? de toujours revoir Eisenstein ? de toujours r\u00e9entendre Beethoven ? Ils sont toujours \u00e0 nouveau des intrus, ils op\u00e8rent toujours \u00e0 nouveau en nous des extrusions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Luc Nancy, votre oeuvre philosophique est r\u00e9put\u00e9e pour \u00eatre singuli\u00e8rement dense, idiomatique, r\u00e9sistante. Je serais tent\u00e9 de dire \u00ab somatique \u00bb. Jacques Derrida \u2013 dont la pr\u00e9sence fait aujourd\u2019hui am\u00e8rement d\u00e9faut ( le pancr\u00e9as ne se greffe pas, comme vous le rappeliez) \u2013 disait de votre \u00ab\u00a0Corpus\u00a0\u00bb qu\u2019il \u00e9tait le <em>De anima<\/em> de notre temps. Le corps n\u2019y est cependant pas qu\u2019un objet de pens\u00e9e ni encore une proth\u00e8se au sens que lui donnait Derrida, il p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame. Par quelle n\u00e9cessit\u00e9 votre \u00e9criture philosophique s\u2019est-elle mu\u00e9e et expos\u00e9e \u00e0 ce corps, \u00e9tranger de la philosophie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Votre question touche sans doute \u00e0 plusieurs th\u00e8mes ou motifs conjoints. D\u2019une part elle touche au motif, cher \u00e0 Derrida pr\u00e9cis\u00e9ment, du caract\u00e8re d\u00e9terminant du \u00ab ton \u00bb dans une \u00ab philosophie \u00bb. Je ne saurais \u00e0 l\u2019improviste, sans recherche sp\u00e9ciale, vous citer une phrase de lui \u00e0 ce sujet, mais il aimait dire qu\u2019une pens\u00e9e, ou une philosophie, est peut-\u00eatre avant tout un ton, une tonalit\u00e9, on pourrait dire encore une voix (c\u2019est-\u00e0-dire aussi bien une \u00e9criture, soit dit en passant et pour re-marquer ce salut \u00e0 Derrida). Peut-\u00eatre peut-on ajouter, puisque j\u2019ai dit \u00ab une pens\u00e9e ou une philosophie \u00bb, que c\u2019est dans cette accentuation du ton, dans cette mise en \u00e9vidence du mode, que commence la diff\u00e9rence entre \u00ab pens\u00e9e \u00bb et \u00ab philosophie \u00bb, si l\u2019on veut entendre que la seconde a pour r\u00e9f\u00e9rence un ordre donn\u00e9 du discours conceptuel (dont les exemples privil\u00e9gi\u00e9s seraient Kant ou Husserl), tandis que la premi\u00e8re n\u2019aurait pas de r\u00e9f\u00e9rence de cet ordre et rel\u00e8verait d\u2019un travail du concept qui le fait vibrer et r\u00e9sonner plus qu\u2019il ne l\u2019encha\u00eene dans les \u00ab longues cha\u00eenes de raisons \u00bb. Les exemples seraient alors Lucr\u00e8ce ou Heidegger. Mais nous savons bien que cette distribution des exemples s\u2019av\u00e8re vite trop sommaire\u2026 Chaque penseur oscille entre le discours et le timbre, ou bien comme dit Bergson entre les images qu\u2019il trouve \u00e0 composer et l\u2019intuition muette qui l\u2019aimante \u2013 ce que je reformulerais en disant que le \u00ab mutisme \u00bb de cette intuition (unique pour chacun, dit-il) est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui parle dans la voix, le ton. Mais cela veut dire aussi qu\u2019en fin de compte toutes les philosophies parlent de quelques m\u00eames \u00ab choses \u00bb, v\u00e9rit\u00e9s ou sens. Peut-\u00eatre d\u2019une seule pour finir : notre pr\u00e9sence\/absence, notre corps\/esprit. Une seule et m\u00eame chose, un seul et m\u00eame \u00e9cart \u00e0 nous-m\u00eames qui nous constitue et que des pens\u00e9es modulent ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autre part votre question touche \u00e0 un motif de \u00ab notre temps \u00bb. Qu\u2019est-ce qu\u2019une pens\u00e9e \u00ab de notre temps \u00bb ? Une qui se sait \u00e0 la fois reprendre tout au m\u00eame point de commencement que toute autre \u2013 celle d\u2019Aristote, de Descartes ou de Heidegger \u2013 et qui sait aussi que ce m\u00eame point de d\u00e9part comporte aujourd\u2019hui une donn\u00e9e propre : qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019objet. Il n\u2019y a plus d\u2019objets de pens\u00e9e, il n\u2019y a plus de pens\u00e9e sur ou \u00e0 propos d\u2019objets. Il y a une pes\u00e9e (j\u2019aime rapporter pens\u00e9e \u00e0 pes\u00e9e, selon l\u2019\u00e9tymologie bien que sans \u00e9tymologisme) qui est la pes\u00e9e sur nous d\u2019un monde d\u00e9pourvu d\u2019\u00e9chapp\u00e9e (de transcendance, de sens, de raison suffisante, etc.). Notre situation est celle d\u2019une m\u00e9taphysique qui ne se subordonne plus la physique mais sur laquelle au contraire la physique p\u00e8se. La physique ou bien le physique p\u00e8se : la mati\u00e8re, le corps, l\u2019\u00eatre-l\u00e0-donn\u00e9 et sans dehors de l\u2019univers. Sans dehors, ou bien r\u00e9v\u00e9lant le dehors comme v\u00e9ritable absolu dehors \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire tel qu\u2019on n\u2019y p\u00e9n\u00e8tre pas et donc on ne s\u2019y \u00e9chappe pas. Un dehors pareil \u00e0 ce que serait celui d\u2019une maison dont portes et fen\u00eatres ouvriraient sur des parois de b\u00e9ton ou des \u00e9paisseurs de terre coll\u00e9es aux vitres comme y est \u00e0 l\u2019ordinaire coll\u00e9 l\u2019air de l\u2019ext\u00e9rieur avec les images de la rue ou des champs, du ciel et des oiseaux\u2026 Une maison qui donc n\u2019ouvrirait pas mais pour laquelle cette inouverture exercerait pr\u00e9cis\u00e9ment la pes\u00e9e de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 pourquoi \u00ab le corps \u00bb et voil\u00e0 pourquoi \u00ab le corps \u00bb pris comme destinataire plut\u00f4t que comme objet d\u2019\u00e9criture. Lorsqu\u2019un jour pour la premi\u00e8re fois on m\u2019a demand\u00e9 de parler du corps, j\u2019ai tout de suite reconnu cette exigence : ne pas parler de lui mais lui parler et parler \u00e0 m\u00eame lui ou le laisser parler. D\u2019embl\u00e9e \u00ab ceci est mon corps \u00bb, la vieille formule eucharistique du christianisme, m\u2019est apparu comme la parole m\u00eame de la parole, la porteuse de l\u2019adresse qui ouvre toute parole (ou pens\u00e9e) : d\u2019abord ceci, ici, qui s\u2019ouvre et qui parle, qui parlant se d\u00e9signe comme le point solide de l\u2019\u00e9mission. Emission de sens qui n\u2019est elle-m\u00eame qu\u2019une modalit\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces autres que sont la jouissance ou la douleur, le cri de la naissance ou le souffle de la mort. Emission, exposition : cela qui part de plus avant que moi et va loin en avant, plus loin, si loin que le sens se perd, la voix cesse de r\u00e9sonner, le corps reste vibrant et vide. Jouissant, souffrant, parlant, taisant\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce aussi \u00ab \u00e9tranger \u00e0 la philosophie \u00bb que vous le dites ? Je voudrais mieux y r\u00e9fl\u00e9chir. Est-ce que tout n\u2019a pas commenc\u00e9 par et comme un corps expos\u00e9 : Socrate se grattant la jambe dans sa prison \u2013 et l\u2019amant du Ph\u00e8dre dont le d\u00e9sir h\u00e9risse furieusement les plumes ?&#8230; Je veux dire : l\u2019exposition du corps, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019exposition tout court, l\u2019\u00eatre-expos\u00e9 en tant qu\u2019\u00eatre, absolument, c\u2019est la philosophie, c\u2019est-\u00e0-dire que c\u2019est le d\u00e9part des dieux et avec eux le d\u00e9part de l\u2019\u00eatre-pos\u00e9 ou de l\u2019\u00eatre-impos\u00e9, si on veut essayer de le dire ainsi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fond, le corps n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 abaiss\u00e9, refoul\u00e9 ou d\u00e9ni\u00e9 dans la philosophie qu\u2019\u00e0 la mesure m\u00eame de l\u2019exposition qu\u2019il s\u2019apparaissait \u00eatre d\u00e8s lors que le monde n\u2019\u00e9tait plus habit\u00e9 de dieux. Le corps, c\u2019est le dehors m\u00eame : le \u00ab dedans \u00bb en tant que dehors. Je disais \u00ab maison ouverte sur du b\u00e9ton \u00bb, je pourrais dire : le corps, \u00e2me ouverte sur la mati\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire sur le hors-de-quoi. Ame hors de soi, et ainsi \u00e2me, oui ! \u00ab Corps \u00bb est la pes\u00e9e de l\u2019\u00e2me sur nous, aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi je dirais que \u00ab corps \u00bb n\u2019est pas aussi \u00e9tranger \u00e0 la philosophie qu\u2019on le pense : \u00ab corps \u00bb est l\u2019\u00e9tranget\u00e9 que la philosophie nomme parce qu\u2019elle la d\u00e9couvre, et elle la d\u00e9couvre parce qu\u2019en effet le monde devient \u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame. C\u2019est ce qu\u2019on nomme \u00ab Occident \u00bb\u2026 Cela ouvre aussi bien \u00e0 l\u2019abaissement et \u00e0 la r\u00e9jection du corps qu\u2019\u00e0 l\u2019exaltation de la puissance du corps. D\u2019une mani\u00e8re ou de l\u2019autre, cela introduit une \u00e9tranget\u00e9 fonci\u00e8re \u00e0 nous-m\u00eames, une \u00e9tranget\u00e9 du monde \u00e0 lui-m\u00eame. Nous avons nomm\u00e9 cela corps\/esprit, mati\u00e8re\/id\u00e9e, ext\u00e9riorit\u00e9\/int\u00e9riorit\u00e9\u2026 En r\u00e9alit\u00e9, il s\u2019agit de l\u2019\u00e9cart du m\u00eame au m\u00eame, et ainsi tant\u00f4t du rejet de l\u2019un par l\u2019autre, tant\u00f4t de l\u2019\u00e9lan extatique de l\u2019un vers l\u2019autre\u2026 L\u2019\u00e9tranget\u00e9 n\u2019est autre que cette \u00e9tranget\u00e9 \u00e0 nous, en nous. C\u2019est notre tourment aussi bien tragique qu\u2019\u00e9rotique.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Luc Nancy Jean-Luc Nancy, philosophe reconnu au niveau national et international, vit et enseigne \u00e0 Strasbourg depuis plus de trente ans. Il a subi \u00e0 l\u2019h\u00f4pital civil de Strasbourg une transplantation cardiaque, dont il a parl\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans un livre intitul\u00e9 \u00ab L\u2019intrus \u00bb. En partant de l\u2019exp\u00e9rience de sa greffe d\u2019un coeur, Jean- Luc Nancy nous parle du rapport au corps dans notre soci\u00e9t\u00e9, th\u00e8me qui est au centre de sa r\u00e9flexion philosophique. Le corps du philosophe C&rsquo;est un film sur \u00ab\u00a0le corps et la pens\u00e9e\u00a0\u00bb \u00e0 la rencontre desquelles nous allons en nous approchant du<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":584,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-656","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/656","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=656"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/656\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":660,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/656\/revisions\/660"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/584"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laphilo.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=656"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}